05 sept

Photoreporter, la passion plus forte que la galère

Les photoreporters du collectif "SUB" ont choisi de mutualiser leurs moyens. "Chacun y trouve son compte", explique Olmo (au centre). (Crédit: Collectif SUB)

Quelque part à Perpignan, cinq jeunes photoreporters boivent un verre dans une maison louée pour la semaine professionnelle de Visa. Pendant la journée, ils ont observé le travail de leurs aînés dans les expositions. Ce soir, ils continuent avec les projections. L’enjeu: rencontrer des professionnels, créer des contacts, percer dans la profession de photographe.

Moland Fengkov, diplômé de l’EMI-CFD (École des métiers de l’information) depuis un an, est venu « bouffer de l’image, rencontrer tous les gens du métier. » Pour l’instant, il fait chou blanc. « L’année dernière, j’ai pu montrer mon book à l’ANI (Association nationale des Iconographes). Ça m’a coûté 60 euros. » Pour lui, aucune retombée économique et finalement, aucun débouché.

« Penser que l’on ne peut vivre que de photojournalisme est utopique et irréalisable, lance Valérie Baeriswyl, promotion EMI 2011-2012. Comme l’a expliqué Julien Goldstein, au bout d’un moment, il n’y a plus d’argent pour nos projets, c’est bien ça la misère de ce travail ».

Laurent Carré, diplômé un an plus tôt, n’a pas beaucoup d’illusions : « C’est un métier difficile où on peut avoir le moral dans les baskets » . Les bleus du photojournalisme affluent dans les rues de Visa, mais doivent rapidement sonner la retraite. « On est nombreux à faire du boulot correct, mais je n’ai pas la recette pour sortir du lot », dit Sandro, 28 ans. Il a fait des reportages sur la prostitution des mineures aux Philippines, les orpailleurs en Guyane… Avec un seul succès : une double page photo dans Libération sur le pont enjambant l’Oyapock, entre le Brésil et la Guyane. Mais pour lui, « le plus dur, c’est de me vendre. Ça fait trois ans que je viens à Visa mais il ne suffit pas d’aller boire des bières au café de la Poste avec des photographes pour qu’ils t’aident ».

Ils espèrent percer à travers les contacts ou attirer l’attention d’un média. Certains rêvent du Graal de la profession : couvrir les conflits. Toufik Oulmi est photographe depuis deux ans. Il est allé à la frontière entre la Libye et la Tunisie, en mars. « C’était une pulsion, j’étais photographe débutant, je voulais voir ce qui s’y passait. » Certains prennent trop de risques. Adrien Matton sort lui aussi de l’EMI. Il était un « copain » de Rémi Ochlik, mort en Syrie : « Dans le photojournalisme, il y a une pression sur les jeunes photographes. Il faut aller au feu, montrer que tu as des couilles. Par exemple, là, j’ai un pote qui se retrouve en zone de conflit à la frontière syrienne, pour se faire connaître. Alors qu’il n’y est pas du tout préparé. »

Les révolutions arabes ont permis à de nombreux jeunes photoreporters d’être au plus près des conflits. Ils sont nombreux à partir sans expérience. Et ils reviennent sans rien vendre. Comme Toufik : « Le voyage en Libye ne m’a pas coûté grand chose. Pour la nourriture, l’hébergement, c’est de la débrouille et puis il faut savoir se sacrifier : ne prendre qu’un repas par jour au lieu de trois ». Ses clichés n’ont intéressé personne. Trop de photojournalistes sur place, dont beaucoup envoyés par des agences. Le voyage lui a coûté 500 euros qu’il a finalement réussi à rembourser en gagnant le concours Polka-SFR jeunes talents. Ses photos ont été exposées. Il en a vendu une pour 600 euros. Mais d’après lui, les frais de reportage en Tunisie ne sont pas représentatifs. « En Israël, où je me prépare à partir pour trois semaines, j’aurais sûrement à débourser entre 1 500 et 2 000 euros« .  Et il sait qu’il peut revenir bredouille.

Le problème du financement, un écueil que beaucoup de jeunes reporters rencontrent. Moland résume : « Dans les quotidiens, une photo peut rapporter entre 100 et 350 euros. Après, quand tu as un projet personnel, il peut se vendre entre 2 000 et 5 000 euros. Mais il faut avoir le bagou, le cran, pour accrocher le chaland« . Sachant qu’il faut retirer à cette somme le prix des billets d’avions, l’hébergement, le coût du matériel (3000 euros pour un appareil et objectif « classique »), l’affaire est peu rentable.

Selon les chiffres de l’Observatoire des métiers de la presse de 2009, 25 % des photojournalistes pigistes gagnent moins de 1200 euros par mois.

Mercedes (appelée "Nuna" par ses parents ) sort de sa BMW pour aller au collège bilingue Saint Georges North, situé a l'intérieur du quartier fermé. (Crédit: Collectif Sub)

Pour financer ses reportages, Sandro a trouvé une solution viable. D’avril à octobre, il fait des photos d’architecture, des publicités ou du “stock” pour alimenter des banques d’images comme Getty. Cela lui laisse le temps de partir à l’étranger de novembre à mars. Certains autres jeunes reporters trouvent des solutions détournées, comme les collectifs de photographes. L’un d’eux, « Sub », est basé sur un système coopératif. Ils sont six, ils ont entre 30 et 35 ans et tous leurs gains sont mis en commun puis partagés entre les membres à part égale. L’an dernier, ils ont travaillé sur les ghettos de riches en Argentine. Un reportage qui a été projeté à Visa cette semaine.

Olmo, l’un d’eux, explique : « Nous fonctionnons sur un système double. La moitié de notre travail est le fruit de commandes, l’autre moitié vient de nous-mêmes. Cela ne nous fait pas toujours plaisir de faire des photos d’interviews ou des reportages d’actualité, mais ils ont au moins le mérite de payer un peu. Nous en avons besoin pour notre équilibre financier, chacun y trouve son compte. » Contrairement à d’autres, ils font le choix de ne travailler que sur l’Amérique du Sud et parfois en Europe. Leur but est de mieux connaître leur continent pour aller davantage au fond des choses. « Nous voulons aussi casser le côté « individuel » du photographe que l’on retrouve chez beaucoup« .

Magali Corouge, elle, est basée au Caire depuis 6 mois. En 2002, à Londres, elle participe avec cinq photographes récemment diplômés à la création d’un collectif, « Documentography ». « On n’avait pas envie de taper à la porte des grosses agences et de se sentir un numéro au milieu de 1000. C’est quand même pas très valorisant ». Elle a moins de commandes car elle doit faire face à la concurrence d’autres photographes, plus chevronnés. « Mais je me rends compte que j’arrive à produire plus de sujets tels que je les aime. Et de toute façon, je me suis barrée de Paris en emportant tout avec moi, si je dois rentrer je n’ai plus rien là-bas. »

Corentin Fohlen a lui aussi rencontré des difficultés avant d’obtenir en 2010 le prix du jeune reporter à Visa, et d’entrer dans le cercle des photojournalistes qui gagnent leur vie.  Ce qui l’a poussé à persévérer malgré l’avenir incertain ? Quelque chose qu’il a du mal à définir, quelque chose d’irraisonné, qui pousse la majorité  des photographes à se lancer au départ : « l’envie irrépressible d’y aller ».

Solange van der Zwaag, Mylène Jourdan, Mélanie Houé et Thomas Belet