Archives mensuelles : octobre 2010

Elliott Erwitt’s Paris. Editions teNeues. 59,90 euros.

Comme Robert Doisneau, Elliott Erwitt appartient à l’école de la photographie de rue. Comme Robert Doisneau, il a immortalisé un nombre incalculable de scènes appartenant à la vie quotidienne, des scènes presque toujours ordinaires que seul l’oeil de l’artiste a su rendre sinon extraordinaires, du moins fascinantes, artistiques, instructives… Et comme Robert Doisneau, Elliott Erwitt a photographié Paris, en noir et blanc lui-aussi, le Paris des déménageurs, des livreurs, des serveurs de café, des amoureux sur les bancs publics, le Paris des simples passants, de quelques célébrités aussi, le Paris des baloches, des vendeurs à la sauvette, des petits boulots et des visiteurs de musée. Le Paris des chiens aussi, souvent même, très souvent. Car Elliott Erwitt a toujours été fasciné par la race canine. Partout où il est passé, il les a débusqué. Au coin d’une rue, sur le fauteuil passager d’une voiture, dans un bar ou un restaurant. Des petits, des grands, des racés, des bâtards, parfois accompagnés de leur maître, parfois seulement d’une paire de jambes. Montrez-moi votre chien et je vous dirai quel Parisien vous êtes… C’est ce qui le différencie peut-être des autres grands photographes de l’époque : un regard décalé, une touche humoristique, une capacité surtout à saisir la drôlerie d’un instant fugace… comme ce chien qu’on dirait prêt à démarrer une automobile, ce palmier de plus de 2 mètres de haut planté – le temps du transport peut-on espérer - dans une Fiat à toit ouvrant, ce vieil homme qui regarde sans vergogne par la fenêtre d’un appartement, ou encore cet amoureux qui pose la main sur la fesse gauche de sa femme en passant devant le Fouquet’s… Difficile d’expliquer, le mieux est encore et toujours de contempler ces photographies…

Après Rome et New York, les éditions teNeues nous permettent donc cette fois de retrouver le travail de l’artiste sur la capitale française, notre capitale. La sienne aussi puisque Elliott Erwitt y est né. Et même s’il habite aux Etats-Unis depuis la fin des années 30, il est revenu très régulièrement à Paris, faisant de lui un témoin essentiel et privilégié. C’est peut-être pour ça que son regard sur notre monde familier est si particulier, différent… Chacune des 176 photographies présentées dans ce livre, préfacé par Adam Gopnik, nous interpelle, nous intrigue, nous interroge, nous amuse, nous emporte… et nous ramène finalement vers le Paris d’hier et d’aujourd’hui, un Paris qui a quelque chose d’éternel et que tous les grands photographes ont perçu ! E.G.
 

Unposed Craig Semetko. Editions teNeues. 39,90 euros.

Du réflexe, Craig Semetko n’en manque pas ! Il en a suffisamment en tout cas pour attraper au vol quelques images incroyables, parfois même improbables, de nos congénères. Pas de mises en scène pourtant, pas de pose, aucun rattrapage possible donc, chaque cliché est pris dans le feu de l’action, ce qui le situe dans la lignée d’un Cartier-Bresson ou d’un Elliott Erwitt qui signe au passage la préface. Né près de Détroit, écrivain, comédien, comique puis photographe pour le New York Times, le Los Angeles Times ou encore le Chicago Tribune, Craig Semetko est naturellement inspiré par l’humour, l’ironie, l’excentricité. Un passant qui répond par sa stature à une sculpture, un chien assis sur le siège conducteur d’une auto, des moines bouddhistes qui entament une danse du balai, des amoureux dans un jardin public que l’on croirait reflétés par un miroir du fait de leur juste symétrie, un homme qui urine devant une photographie de Marilyn Monroe… l’essentiel est là dans ces instantanés de la vie marqués par un humour universel. Un photographe à découvrir ! E.G.
 

Henri Cartier Bresson. Un Siècle moderne, par Peter Galassi. Editions Hazan. 55 euros.

Publié à l’occasion d’une rétrospective consacrée à l’oeuvre du photographe cet été au Museum of Modern Art, à New York, l’ouvrage Henri Cartier-Bresson Un siècle moderne réunit près de 300 clichés issus en grande partie du fonds et des archives de la Fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris. Certains de ces clichés sont célèbres mais beaucoup sont finalement assez peu connus, du grand public bien évidemment mais également des spécialistes. Figure emblématique de la photographie du XXè siècle, précurseur avec Capa et d’autres du photojournalisme, membre-fondateur de la célèbre agence Magnum, Henri Cartier-Bresson traversera le monde, de Paris à Abidjan, de Mexico à Shangaï, de New York à Moscou, afin de saisir les moments clés de notre histoire et de capturer les visages de ceux et celles qui y ont participé, qu’ils soient connus ou inconnus.

Une rangée d’étudiants manifestant dans les rues de Paris en 1968, des grands-mères écoutant un discours de de Gaulle près d’Aubenas en 1961, des employés de la Bankers Trust Company de New York en plein travail en 1960, des ouvriers chinois oeuvrant pour le Grand Bond en avant en 1958, Irène et Frédéric Joliot-Curie en 1945, Giacometti en 1961, le salon des arts ménagers à Paris en 1969, John Huston à New York en 1947, un défilé d’athlètes au stade Dynamo de Moscou en 1954, des pêcheurs réparant un filet au Portugal en 1955…  chaque cliché, impressionnant de réalisme, de spontanéité, d’harmonie, d’émotion, de vie, de précision, témoigne d’un monde en mutation qui vit, ici, une révolution, là, un essor ou une crise économique sans précédent, plus loin, une nouvelle indépendance…

Dans le texte qui accompagne les photographies et offre un panorama complet du parcours de Cartier-Bresson, Peter Galassi, conservateur en chef de la photographie au Museum of Modern Art à New York, écrit très justement que la grande réussite du photographe est « d’avoir su constituer un panorama historique ancré, d’un côté, dans les anciens mondes qu’il décrivait avec tant d’affection, et, de l’autre côté, dans le monde contemporain ». Un livre qui devrait faire référence auprès des amateurs et spécialistes du photojournalisme ! E.G.