
Fred Duval - © Olivier Roller
Figure emblématique du label Série B aux éditions Delcourt et d'une manière plus générale de la science-fiction en France, le scénariste rouennais Fred Duval lance ce mois-ci une nouvelle série d'anticipation. Son nom : Meteors. Rencontre dans un coin de l'espace...
Après Carmen Mc Callum et Travis, deux séries de science-fiction qui ont toutes deux pour contexte les années 2040, vous nous propulsez un siècle plus tard avec Meteors et son premier volet intitulé Le Règne digital. Pourquoi ce grand écart ? Un besoin d’explorer autre chose ? De sortir de l’univers Carmen/Travis sans quitter pour autant l’anticipation ?
Fred Duval. Meteors est un projet qui se préparait quasiment tout seul depuis une quinzaine d’années, en fait. En travaillant sur des séries d’anticipation comme Carmen mc Callum ou Travis, il m’arrivait de temps en temps d’écarter une idée que j’estimais intéressante, mais qui, injectée dans le monde de 2050, aurait été anachronique, allant trop vers la science-fiction. Meteors, au tout départ, est né de l’assemblage de quelques-unes de ces idées, comme celle du cadavre du cosmonaute soviétique, une image que j’avais en tête depuis fort longtemps.
Meteors est donc une série d’anticipation destinée à flirter sans problème avec les mondes sans limites de la science-fiction…
Pouvez-vous en quelques mots nous présenter la genèse de cette nouvelle série et son contexte ?
F.D. Nous sommes en l’an 2134, les humains, dans de nombreux pays démocratiques, ont placé les I.A. (Intelligences Artificielles) au pouvoir pour qu’elles assurent la survie de l’humanité qui s’estime incapable de solutionner les problèmes écologiques, démographiques, sociaux… Une partie de l’humanité refuse ce choix de gestion globale numérique et se réfugie dans des zones dites analogiques où les I.A. n’ont pas de pouvoir d’ingérence. Ce qui particularise, je crois, la série, c’est que les I.A. ne sont pas arrivées au pouvoir par la force et que leur mission est de veiller à la survie de l'humanité... Du moins au départ. Nous nous amusons à observer les dérives du pouvoir.
Comment s’est faite la rencontre Duval/Ogaki et comment est née l’envie de travailler ensemble sur ce projet ?
F.D. Nous nous sommes rencontrés par l’intermédiaire des directeurs de collection du label Série B. Je lui ai fait lire le projet, il m’a tout de suite parlé, avec enthousiasme, des livres qui ont été mes influences principales, comme Hypérion de Dan Simmons. Ensuite, sa capacité à gérer la multitude de décors et engins à dessiner pour ce projet m’a séduit. Eh voilà !
Une nouvelle série, un nouveau dessinateur, un nouveau style graphique… Et une nouvelle écriture ?
F.D. Oui, il n’a jamais été question de créer, avec Meteors, une série d’action à la Carmen ou Travis. Non pas que je n’aime plus ces récits, au contraire, mais par pure volonté de ne pas me répéter. Meteors est plus construit comme un roman, par chapitres qui restent sur un des personnages. C’est une manière de présenter le monde et ses enjeux par différents points de vue. Chaque personnage ayant une problématique particulière, cela permet d’élargir le spectre. Les I.A., bien entendu, font le lien entre les personnages. Chacun des héros ayant un rapport bien précis avec elles. De plus, la dynamique de Meteors ne s’articule pas autour des scènes d’actions (peu nombreuses) mais dans la tension qui s’exerce sur chaque personnage. Nous essayons de les rendre attachants et en très grand danger.
Chacune de vos séries allie à la fois divertissement et réflexion autour de quelques grands thèmes économiques, environnementaux, sociaux, éthiques… Quels seront les thèmes abordés dans Meteors ?
F.D. Je pense que le thème principal de Meteors est celui de l’intelligence humaine qui sera forcément, un jour, dépassée par une autre forme d’intelligence, artificielle ou extra-terrestre. Ce moment arrivera sans doute bien avant l’an 2134…
Ensuite, la série propose ce que l’on appelle une dystopie, à savoir le contraire de l’utopie de Thomas More. Nous décrivons une société totalitaire tombée « volontairement » sous le joug de la dictature la plus insidieuse qui, à terme, pourrait devenir une menace pour la survie de l’espèce humaine. Avec cette série, nous observerons aussi les possibilités offertes à l’humanité pour sortir de cette domination. Nous montrons aussi que la réduction des libertés individuelles ne s’est pas faite en un jour mais par accumulation de petites mesures « pour le bien de tous »… Aucun rapport ni comparaison avec nos sociétés modernes, évidemment…
Beaucoup de nouveautés pour cette série mais également des constances comme les éditions Delcourt et le label Série B. C’est votre maison, là où votre univers peut s’épanouir au mieux ?
F.D. Oui, c’est clair que Delcourt et Série B sont mes éditeurs, c’est là que j’ai développé les séries qui me permettent d’être un auteur à plein temps. Meteors étant pour moi dans la continuité de ces projets, j’aurai eu du mal à l’envisager ailleurs. Cela ne m’empêchera pas dans les années à venir de développer des projets hors Série B et même hors Delcourt.
Les références cinématographiques ou littéraires ont toujours été nombreuses dans vos albums. Quel a été le film, le livre ou peut-être l’événement déclencheur pour Meteors ?
F.D. Un film tiré de plusieurs nouvelles d’Arthur C. Clarke : 2001, l’odyssée de l’Espace, de Stanley Kubrick… Un autre, enfin plusieurs, ceux qui forment la saga qui reste pour moi le plus grand divertissement avec les James Bond : Star Wars, de George Lucas. Trois livres importants : 1984, d’Orwell, Le meilleur des mondes , d’Aldous Huxley et Hypérion, de Dan Simmons, déjà cité. Un événement a aussi fait avancer le fond de l’histoire : l’observation des retombées du 11 septembre sur la société mondiale avec notamment l’acceptation par la population américaine du Patriot act.
Carmen, Travis, Hauteville House, Gibier de potence, Lieutenant Mc Fly… et aujourd’hui Meteors. Quel regard portez-vous sur toutes ces années passées et ces différentes expériences ? Si vous deviez avoir appris une chose, quelle serait-elle ?
F.D. Je n’ai pas vraiment encore pris le temps de me retourner… Disons que je pense avoir développé des projets qui me tenaient vraiment à cœur et qui n’étaient pas « gagnés d’avance », comme Hauteville House, par exemple. J’ai la chance d’écrire pour des dessinateurs qui me conviennent, que je peux même choisir ou qui me choisissent… C’est une chance énorme, je ne suis pas certain de la mesurer complètement. Je n’ai connu qu’un minimum d’échecs commerciaux, certains plus cuisants que d’autres, Karmatronics avec Fred Blanchard étant celui qui me reste le plus en travers la gorge. J’ai appris à rebondir après ce genre d’échec.
Quel est aujourd’hui votre projet le plus fou ? Et quel est votre projet le plus probable, le plus réalisable ?
F.D. Le projet le plus réalisable est certainement celui que je développe pour Philippe Berthet depuis quelques mois, encore un projet de pur divertissement avec de l’ambition, naturellement. Ce sera publié chez Dargaud en septembre 2009, si tout va bien.
En septembre 2008, paraîtra l’adaptation de Tartuffe, aux éditions Delcourt, avec Zanzim et Hubert (l’équipe de l’excellent La Sirène des pompiers). Je rêvais d’adapter Tartuffe depuis très longtemps. Quand on m’en a offert la possibilité et que j’ai dressé la liste des dessinateurs avec qui j’aimerais partager l’expérience, Zanzim était en tête. Et il a accepté. J’espère que les lecteurs de bandes dessinées et les admirateurs de Molière cautionneront notre démarche. En tout cas, nous, nous passons un sacré bon moment à adapter ce chef d’œuvre absolu et universel qu’est Tartuffe.
Un truc bien dingue, tiens, sera aussi publié chez Delcourt, dans une collection dirigée par David Chauvel, ce sera ma première incursion dans le polar bien noir et cynique à la fois (…)
Propos recueillis par Eric Guillaud le 19 avril 2008.
Retrouvez la chronique du premier volet de Meteors sur ce même blog.