Le Londonistan est mort, vive le Bruxellistan ?
Les Britanniques ont bien changé. Ils avaient pourtant clamé haut et fort que le terrorisme ne modifierait ni leur style de vie ni leur politique.
Au lendemain des attentats du 7 juillet 2005 à Londres, nous les voyions remonter, le menton haut, dans les bus et les rames de métro dès leur remise en service. Beaucoup avaient inscrit au feutre sur leurs tee-shirts : « I am not afraid » (Je n’ai pas peur).
Plus récemment, Tony Blair a martelé qu’il ne se laisserait pas dicter sa conduite par la menace : des leaders musulmans lui demandaient de changer sa politique étrangère, notamment dans le monde arabe, pour ne pas faire du Royaume-Uni une cible permanente des islamistes.
Mais les attaques terroristes aux Etats-Unis puis en Europe (Madrid, Londres) ont bien ébranlé les certitudes britanniques. Les jeunes auteurs des attaques du 7 juillet 2005 avaient la nationalité britannique ; ils avaient grandi ici, en Angleterre, pour la plupart dans des familles d’origine pakistanaise. Même profil pour les 23 suspects arrêtés en août -s’y ajoutent simplement quelques convertis-. La défiance vis-à-vis des musulmans a grimpé en flèche Outre-Manche ces dernières années. Le gouvernement marche sur des œufs et tente d’éviter les amalgames, mais il se dit maintenant prêt à remettre en cause la société multiculturelle qu’il mettait jusqu’à présent en avant comme un modèle de tolérance et de réussite. Dans un commentaire très remarqué, traduit par l’hebdomadaire Courrier International, l’historien Timothy Garton Ash, professeur émérite à Oxford, avoue qu’après avoir tant critiqué la laïcité « arrogante » de Paris, il se pose aujourd’hui bien des questions : « Et si les Français avaient raison »…
Le gouvernement, en tout cas, a fait le grand ménage à Londres : nouvelles lois (les fameux Terrorist Acts), arrestations en série… Après Abou Qatada, considéré comme l’émissaire d’Al Qaida en Europe, c’est au tour d’Abou Hamza d’atterrir derrière les barreaux. Cet ancien videur de boîte de nuit à Soho ( ! ) avait perdu ses deux mains en manipulant une bombe en Bosnie et les avait remplacées par des pinces. Il enflammait depuis un auditoire très jeune en leur parlant de guerre sainte dans sa mosquée de Finsbury Park, ou sur les places publiques londoniennes. Un troisième prédicateur ultra-radical, Cheikh Omar Bakri, a dû fuir au Liban. Ce que les spécialistes français avaient surnommé le Londonistan –une capitale, Londres, où les islamistes de tous bords avaient élu domicile et bénéficiaient d’une étonnante immunité- a sans doute vécu.
La menace, pourtant, est toujours là, car nombreux sont aujourd’hui les jeunes qui ont à cœur de mettre en pratique les leçons de leurs anciens « maîtres ». Sur les erreurs commises comme sur les progrès faits, nous aurions souhaité interviewer des représentants du Home Office (le ministère de l’intérieur britannique), de Scotland Yard ou du MI 5 (les services secrets de sa Majesté). Nous avons systématiquement essuyé le même refus : « suivez nos points presse, mais personne ne répondra directement à vos questions ».
Il y a pourtant eu quelques réussites depuis que le Royaume-Uni coopère avec ses voisins européens. Citons pour seul exemple la neutralisation du « groupe de Francfort », qui projetait un attentat à Strasbourg. Ce groupe était constitué essentiellement d’Algériens venus de Grande-Bretagne. La collaboration entre les services britanniques, allemands et français a évité, cette fois, un nouveau bain de sang.
Et Bruxelles ?
Puisque la France traque les islamistes depuis 1991 au moins, l’Espagne et l’Italie depuis 2001 et le Royaume-Uni depuis quelques années, reste-t-il aux radicaux un point de chute en Europe ? Peut-être –et ce ne fut pas une mince surprise pour nous- la Belgique. Là, à deux pas des bâtiments de l’Union européenne, dans les quartiers de la petite couronne bruxelloise (Molenbeek, Schaerbeek, Anderlecht…), certains leaders musulmans bénéficient encore d’une liberté de parole et d’action assez étonnante. C’est le cas de Bassam AYACHI, ancien restaurateur en France, ou de son ancien ami, le converti Jean-François Abdullah Bastin, président du Parti des jeunes musulmans. Les deux hommes –longues barbes de prophète et turbans savamment noués- sont affables, accueillants, volontiers hâbleurs. Ils ont un humour grinçant, en tout point identique à celui des anciens prédicateurs londoniens. Mais posez-leurs des questions sur les homosexuels, sur Israël ou tout simplement sur les modes de vie « à l’occidentale », et vous comprendrez dans quel état d’esprit se trouvent les jeunes qui boivent religieusement –sans jeu de mot- leurs paroles.
La Belgique peine même à condamner l’obscurantisme de certains imams qui ont pourtant tué plusieurs jeunes femmes ces trois dernières années en tentant de leur « enlever le diable » à coups de bâton et d’eau presque bouillante. Le royaume, qui voit pourtant prospérer le Vlams Belang (parti d’extrême droite) dans sa partie flamande, campe pour l’instant sur sa tradition de tolérance et de liberté d’expression. Jusqu’ou ? Et jusqu’à quand ?
Pierre NICOLAS
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