Marc Villemain est écrivain et animateur du blog MARC VILLEMAIN - Cyclothymies, fluctuations, paradoxes et autres angoisses... Il est aussi animateur au blog LES 7 MAINS - sept auteurs un cahier. Son dernier - et captivant - recueil de nouvelles, Et que morts s´ensuivent se compose de onze histoires où la mort est, à chaque fois, au rendez-vous et au « tout dernier instant ». Disparitions absurdes, violentes, poétiques ou pathétiques. Un livre cruel et fascinant.

L'ÉTRANGE (*) QUESTIONNAIRE DE… MARC VILLEMAIN

(*) Bizarre, extraordinaire, singulier, surprenant. Le Robert


1 – Écrivez la première phrase d’un roman, d'une nouvelle, ou d’un livre étrange à venir.
Considérant sa jambe qui trempait dans les eaux, non sans nonchalance d’ailleurs, il se fit la remarque qu’il pourrait certainement y trouver une certaine saveur, en cas de nécessité.


2 – Sans regarder votre montre, quelle heure est-il ?
Sans doute un peu tôt pour bâiller, puisqu’il doit être à peu près 23 heures.


3 – Regardez votre montre, quelle heure est-il ?
Vingt-deux heure cinquante six. Pas mal.


4 – Comment expliquez-vous cette – ou ces – différences du temps ?
En l’espèce, la différence est tout de même assez faible ; mais disons qu’elle peut s’expliquer par une certaine indolence de jugement dont je suis coutumier.


5 – Croyez-vous aux prévisions météorologiques ?
Pour quoi faire ?


6 - Croyez-vous aux prévisions astrologiques ?
Disons que ça m’amuserait, voire davantage, d’y croire.


7 – Regardez vous le ciel, et les étoiles, quand il fait nuit ?
Ah oui, j’adore ça. Il fut même un temps où je connaissais assez bien les constellations. Enfin j’étais jeune, je dormais à la belle étoile, tout ça, voyez le genre…


8 – Que pensez-vous du ciel et des étoiles quand il fait nuit ?
Qu’il et elles me seront toujours inaccessibles. Ce pourquoi je les aime, au demeurant.


9 – Avant de répondre à ce questionnaire, que regardiez-vous ?
Je crois que je regardais sans vraiment la voir l’étiquette de la bouteille de bière que je suis en train de boire – une Leffe blonde, si vous voulez tout savoir.


10 – Que vous inspirent les cathédrales, les églises, les mosquées, les calvaires, les synagogues et autres monuments religieux ?
Quelque chose de frais, pierreux, pénombreux et très enviable.


11 – Qu’auriez-vous vu si vous aviez été aveugle ?
Peut-être un gros œil intérieur. Quelque chose d’assez sournois, sûrement.


12 – Qu’auriez-vous aimé « voir » si vous aviez été aveugle ?
Le visage et le corps de ma femme.


13 - Avez-vous peur ?
Tout le temps.


14 – De quoi avez-vous peur ?
De tout. De moi bien sûr, comme tout le monde, mais peut-être pas autant que des autres.


15 - Quel est le dernier film horrible que vous avez vu ?
Anatomie de l’enfer, de Catherine Breillat. En même temps, j’ai arrêté au bout de vingt minutes, et jeté le disque à la poubelle – là d’où il n’aurait jamais dû sortir.


16 - De qui avez-vous peur ?
Combien on est sur Terre, déjà ? Un peu plus de six milliards, c’est ça ?


17 - Vous êtes vous déjà perdu ?
Oh oui tout le temps, je me perds tout le temps ! Dans mon propre quartier, sur un parking, et partout où c’est circulaire – je me perds sur Terre.


18 - Croyez-vous aux fantômes ?
J’aurais tendance à croire que j’y crois.


19 - Qu’est-ce qu’un fantôme ?
Un émissaire de la mort. Autrement dit un bon copain, mais pas très fiable.


20 - En l’instant, à l’exception de l’ordinateur, quel(s) bruit(s) entendez-vous ?
La musique qui sort dudit ordinateur, des groupes des gens en bas dans la rue, les voitures qui passent en flux continu, mon propre reniflement allergique, mon chien qui est en train de se gratter.


21 - Quel est le bruit le plus effrayant que vous ayez entendu – « la nuit avait l’allure d’un cri de loup », par exemple - ?
Deux ou trois cent cochons hurlant dans un hangar de taule. Je les avais excités en tapant contre les cloisons. A ma décharge, je devais avoir six ans, guère plus. Enfin croyez-moi si vous le pouvez, mais c’est un cri d’une indescriptible horreur. Jamais rien entendu d’aussi communautaire et d’aussi perçant.


22 – Avez-vous fait quelque chose d’étrange aujourd’hui ou ces derniers jours ?
Outre que je réponds à ce questionnaire, ce qui n’a en soi rien de bien normal, non, je crois m’être comporté de manière plutôt conforme à ce que l’on sait d’un humain contemporain occidental moyen.


23 – Êtes-vous déjà allé dans un confessionnal ?
Pour sûr. Plus depuis longtemps, mais en certain temps de ma petite vie, il m’est arrivé de les fréquenter quotidiennement. Et puisque vous en parlez, tiens, ça me donnerait presque l’envie de retenter l’expérience.


24 – Vous êtes au confessionnal ; alors confessez-moi l’innommable.
L’innommable est indicible. Sauf à parler dans la langue de Dieu, mais ni vous ni les lecteurs ne me comprendraient.


25 –Sans tricher, qu’est-ce qu’un « cabinet de curiosités »
Un truc qui pourrait ressembler à mon cerveau, c’est-à-dire une pièce relativement mal aérée, où pourraient bien pendre quelques toiles d’araignées, et où s’entassent un paquet de choses inaccordables.


26 –Croyez-vous à la rédemption ?
Faut pas rêver.


27 – Avez-vous rêvé cette nuit ?
Oui, mais de quoi ?


28 - Vous souvenez-vous de vos rêves ?
Je préfère ne pas.


29 - Quel est le dernier rêve que vous avez fait ?
N’insistez pas, vous dis-je.


30 – Que vous inspire le brouillard ?
Une métaphore de mon intelligence.


31 - Croyez-vous aux animaux qui n’existent pas ?
Bien sûr, nous sommes tous des croisements de choses et d’autres. C’est drôle d’ailleurs que vous me posiez la question : pas plus tard qu’hier soir, je disais à ma femme qu’elle était une sorte de mariage (heureux, cela va sans dire) du crapaud, de la perruche, du singe et de l’écureuil. Je ne peux pas être plus précis.


32 - Qu’est-ce que vous voyez sur les murs de la pièce ou vous êtes ?
Des livres, pour l’essentiel. Quoique je ne distingue pas grand-chose, en fait : il se trouve que je tourne le dos à la pièce où je travaille. Moyennant quoi, tout ce qu’il y a à y voir ou presque se trouve dans mon dos – il m’arrive d’ailleurs d’en frissonner.


33 - Si vous deveniez magicien, quelle est la première chose que vous feriez ?
Sachez d’abord que je ne vous le souhaite pas, car persiste en moi une toute petite part imprévisible. Cela étant, je veux bien essayer de l’imaginer. Si je suis dans un bon jour, c’est-à-dire si j’accepte de considérer le monde avec un peu de compassion et de sympathie, d’un coup de baguette j’arrangerais pas mal de choses ; sinon, il y a de fortes chances que je nous expédie, ma femme et moi-même, directement dans un coin secret de l’Eden. C’est le scénario le plus probable.


34 - Qu’est-ce qu’un fou ?
Un type qui a la chance d’être immunisé contre les folies du temps, mais qui doit se confronter aux siennes propres. Moyennant quoi, je ne sais qui il faut envier.


35 - Etes-vous fou ?
A moitié seulement.


36 – Croyez-vous en l’existence des sociétés secrètes ?
Il ne s’agit pas d’y croire, mais de nous accepter tels que nous sommes : toute société est secrète.


37 – Quel est le dernier livre étrange que vous ayez lu ?
Mort au romantisme, d’Antoni Casas Ros, n’est pas sans étrangeté. J’ai lu ça il y a deux mois environ. Mais, à y bien réfléchir, je viens tout juste de lire les Interrogatoires de Dashiell Hammett. Et ce que, de cette lecture, l’on conserve, c’est bien l’étrangeté de ce qui a conduit à cet interrogatoire.


38 – Aimeriez-vous vivre dans un château ?
Franchement : oui. Mais il me faudrait des domestiques, et en nombre.


39 – Avez-vous vu quelque chose d’étrange aujourd’hui ?
Une femme en burka noire intégrale, accompagnée de sa très jeune fille identiquement accoutrée et de son mari barbu portant jean’s et baskets Converse. Mais cela répond-il à notre acception de l’étrange ? D’autant que je croise cette paisible famille presque tous les jours, ce qui, mécaniquement, en atténue l’étrangeté.


40 – Quel est le dernier film étrange que vous avez vu ?
Midnight cowboys, il y a quelques jours, avec Dustin Hoffman et Jon Voight. Pas vraiment étrange, mais suffisamment moderne à son époque pour ne pas éprouver, en le voyant, un certain sentiment d’étrangeté.


41 – Aimeriez-vous vivre dans une gare désaffectée ?
Vous plaisantez, je pense.


42 – Etes-vous capable de deviner l’avenir ?
Oui. En partie du moins. Par exemple, je sais que je vais mourir. Reste la manière.


43 – Avez-vous déjà pensé vivre à l’étranger ?
Au sens d’un pays étranger, jamais sérieusement. Je dis cela parce que partout est un pays étranger. Et la France, où je vis, m’est en partie étrangère.


44 – Où ?
C’est un sujet intéressant, en tout cas. Lorsque j’étais jeune, je m’imaginais plutôt dans un pays chaud ; le Brésil, par exemple. Sans doute à cause d’Antonio Carlos Jobim et/ou de Bernard Lavilliers, pour ne rien dire de l’influence de Diadorim, l’incomparable chef-d’œuvre de Joao Guimaraes Rosa. Et puis, en vieillissant, je songe bien davantage au nord. Ça irait des nations celtiques au Québec.


45 – Pourquoi ?
Pour de mauvaises raisons. Ou pour des impressions trompeuses, ce qui revient au même. L’impression de quelque chose d’irréductible, d’intouchable, de résistant par idiosyncrasie à la marche du monde. Sans parler des verts pâturages et des refrains des anciens.


46 – Quel est le film le plus étrange que vous avez vous ?
Je suis très mauvais à ce jeu, j’ai trop mauvaise mémoire. Je ne sais pas, je dirai que Bergman, Pasolini et Lars von Trier sont toujours très étranges. Lynch, c’est autre chose : il n’est pas spécialement étrange, il cultive l’étrangeté. Avec génie, bien sûr.


47 – Auriez-vous aimé vivre dans un presbytère ?
Ah oui. J’ai d’ailleurs vécu avec des moines, et comme eux, à deux reprises, mais seulement pendant quinze jours, lors de retraites. J’étais bien jeune, et cela m’était plus ou moins imposé. Mais je ne pense pas rétrospectivement en disant que j’ai aimé cela.


48 – Quel est le livre le plus étrange que vous avez lu ?
Swift, Rabelais, le Diderot de Jacques le Fataliste ou le Montesquieu des Lettres persanes m’apparaissent, avec le recul, assez étranges. Ils ne le sont pas, pourtant. Ou ils ne le sont qu’à l’aune de ce que nous sommes, au vingtième ou vingt-et-unième siècle. Ce ne sont peut-être pas les livres les plus étranges que j’aie lus, mais ce sont en tout cas ceux dont l’étrangeté, même relative, me semble la plus durablement marquante. Je n’en parle que rarement ainsi, mais, pour moi, ce sont des maîtres.


49- Préférez-vous les sabliers ou les globes terrestres ?
Les sabliers, c’est évident. Plus allégoriques.


50 – Préférez-vous les loupes anciennes ou les armes blanches ?
Disons que c’est d’un usage assez différent. Les loupes, tout de même ; juste pour le plaisir que j’éprouvais à écrire des choses plus ou moins intelligentes sur les bancs du collège ou à faire fondre les trousses de ma voisine en orientant savamment les rayons du soleil sur l’ustensile.


51 – Qu’y a-t-il, selon toute vraisemblance, dans les profondeurs du Loch Ness ?
Sans doute quelques poissons plus ou moins médiocrement comestibles.


52 – Aimez-vous les animaux empaillés ?
Non. Même si, de temps en temps, j’en agite la menace devant mon chien.


53 – Aimez-vous marcher sous la pluie ?
Je n’ai plus vingt ans, je m’enrhume vite.


54 – Que se passent-ils dans les souterrains ?
Y turbinent des saouls tous terrains.


55 – Que regardiez-vous quand vos yeux se sont détachés de ce questionnaire ?
Le cendrier où repose le mégot mal éteint de ma dix-huitième cigarette de la soirée.


56 – Que vous inspire cette phrase célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » ?
« Thriller », de Michaël Jackson.


57 – Sans tricher, d’où est tirée cette phrase célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » ?
J’aurais bien vu ça dans Stephen King, même si j’ai triché et que j’ai vu que ce n’était pas de lui.


58 – Aimez-vous marcher la nuit dans la forêt ou les cimetières ?
Décidément, vous n’avez de cesse de me renvoyer à ma jeunesse. J’ai beaucoup marché la nuit, mais davantage dans les cimetières qu’en forêt. En forêt, je me contentais la plupart du temps de dormir – et de contempler le ciel, donc. Les cimetières, oui, c’était l’heureux temps où ils étaient ouverts la nuit. En général, je me munissais d’un pack de bières et d’un appareil pour écouter du heavy metal à plein volume. Je dois cependant avouer que je n’y allais jamais seul – j’aurais eu bien trop peur.

58 – Écrivez la dernière phrase d’un roman, d’une nouvelle, d’un livre étrange à venir.
Ce qu’il avait pris pour de l’amitié, des années durant, n’avait été que de l’amour.


59 – Sans regardez votre montre, quelle heure est-il ?
Quelle que soit l’heure, cette fois je n’ai plus honte de bâiller. Il doit bien être minuit passé.


60 – Regardez votre montre. Quelle heure est-il ?

00h37.

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