UN SONGE DE DIOGÈNE
samedi 14 février 2009 :: DIOGENE :: Alerter la modération
Sur l'excellent blog consacré au philosophe et anarchiste HAN RYNER, on peut, ces derniers jours, découvrir un hommage appuyé à Diogène, le sage de Sinope. Ce sera aussi l'occasion de découvrir Han Ryner (1861 - 1938) écrivain et journaliste, trop méconnu et pourtant étonnement vivace. Si , chez les écrivains arnachistes, on connait Félix Fénéon, Laurent Tailhade ou Zo d'Axa, le souvenir de Han Ryner n'est plus qu'un souvenir. Merci alors, et encore à C. Arnoult qui anime le blog HAN RYNER pour sa bienveillance,son encouragement et sa curiosité sans cesse renouvellée. Une fois encore, en cette époque de confusions, Ryner fait encore preuve de sagesse et ressemble à maître à mieux réfléchir.
Un songe de Diogène – VII
extrait de Songes perdus, par Han Ryner
Diogène avait demandé à Platon un cotyle de vin ; Platon lui envoya une amphore, soixante-douze fois sa demande. Diogène, ayant descellé le vase, but le peu de vin qu'il désirait. Puis, à l'heure où les disciples étaient nombreux dans les jardins d'Akadémos, il rapporta l'amphore presque pleine.
— O Platon — dit-il — si quelqu'un te demandait combien font deux et deux, tu répondrais, je crois, qu'ils font cent. Tu réponds et tu donnes toujours plus qu'on ne veut. Celui qui accepte tes présents ou tes paroles devient ivre et incapable de marcher ou de parler en homme.
Platon levait la main dans le geste qui annonce la réplique. Et il souriait des yeux et des lèvres. Mais Diogène ajouta, parmi des pas de fuite et la tête seule tournée vers l'ennemi :
— Laisse, ô torrent, que j'évite les débordements d'une réponse généreuse qui, prétendant me rafraîchir, me noierait dans son abondance.
Tous rirent. Le bruit des rires ne permettant pas à Platon de se faire entendre, il feignit de rire aussi longtemps que les autres. Tard et pour un absent il dit enfin :
— Mes présents sont trop grands, en effet, pour des enfants sans raison ; mes dons sont démesurés dès qu'ils s'adressent au fou qui ne sait pas être sa propre mesure.
Le propos fut rapporté à Diogène. Il admira que Platon eût su, cette fois, être précis et concis comme un cynique. Et, la nuit qui suivit, il fut visité d'un songe :
*
* *
Socrate parlait devant de nombreux jeunes gens. Parmi les auditeurs, se trouvait Antisthène, futur maître de Diogène.
Or Socrate, ivre du bruit d'on ne sait quels corybantes intérieurs, prononçait un long discours tantôt plaisant, tantôt enthousiaste et lyrique.
Antisthène essayait parfois de l'interrompre. Les autres, charmés d'une éloquence où alternaient les noblesses tragiques et les familiarités satyriques, faisaient taire Antisthène avant que Socrate eût remarqué son impatience.
Quand enfin le vieillard s'arrêta, Antisthène dit :
— O maître du court parler, tu as oublié ton art aujourd'hui, et la brachylogie, et les questions nettes, et les réponses précises.
— C'est peut-être que les neuf Muses se pressaient autour de mes lèvres, envieuses d'avoir chacune sa place dans mon discours caressant et dans mon baiser.
— Neuf pucelles à la fois, c'est beaucoup — dit Antisthène. Que ne renvoyais-tu les plus exigeantes ?...
Mais Socrate :
— Blâmeras-tu ton patron Héraklès qui, la même nuit, engrossa cinquante vierges ? Pour moi, je suis faible à l'ordinaire et stérile comme une sage-femme. C'est pourquoi, les jours où je me laisse entraîner, j'ai à dépenser beaucoup d'économies de chasteté ; ma vieillesse ressemble à un torrent de jeunesse et je n'ose repousser aucune des amoureuses qui se présentent.
Aristippe était là. Il dit, tout sourire :
— Tu as raison, ô Socrate. Pâris, qui eut la lâcheté de choisir entre trois déesses, attira sur sa patrie et sur lui-même des maux terribles. Quant â toi, Antisthène, si jamais tu diriges ton désir vers l'une des muses, elle fuira ton amour grossier. Les muses ne sont pas des ignorantes ; elles savent que les choix d'Eros injurient l'élue autant que les délaissées. Qui n'accueille pas toutes les joies se rend incapable de comparer et de savoir combien chaque joie reste unique, combien le présent est toujours supérieur à tout passé et à tout avenir. Mais chaque passé fut un présent éminent et chaque avenir montera sur le sommet glorieux qui s'appelle Présent.
Socrate allait peut-être blâmer Antisthène ensemble et Aristippe. Mais celui-ci dit encore :
— Les femmes de Sparte ont raison, qui aiment les seuls débauchés. L'homme qui ne s'est pas exercé avec beaucoup, comment en satisferait-il une et lui paraîtrait-il, à chaque baiser, un homme nouveau ?...
Comme Diogène devant Platon, Aristippe s'enfuit devant Socrate et devant Antisthène. Mais il lançait, dans sa fuite, ce dernier trait :
— Une est plus exigeante que toutes.
*
* *
Diogène, à demi réveillé, se rappelait encore à demi son rêve. Diogène, à demi ensommeillé, se rappelait déjà à demi sa querelle avec Platon. Dans un haussement d'épaules qui rejeta le songe, léger fardeau, il demanda, dédaigneux :
— Quel rapport y a-t-il entre toutes ces choses ?
Ses yeux se refermèrent une seconde. Dans un soleil soudain, il vit, qui se balançait, un de ces filandres qui charment l'atmosphère d'automne. Et une voix prononça, lointaine, tombante, qui ne veut être entendue d'aucune oreille vulgaire, qui veut être à peine devinée par les plus subtils :
— Les Muses aiment les liens qui flottent dans une flottante lumière.


GIlbert Garcin, Diogène ou la lucidité
Le gardien vous connseille de lire :
LE PÈRE DIOGÈNE, de Han Ryner (éditions Premières pierres)
Julien Duchêne aurait pu devenir, à la Sorbonne ou au Collège de France, le professeur à la mode, le Bergson de demain. Mais comment occuper une chaire quand on sait qu’« enseignée officiellement, a vérité devient mensonge » ? Renonçant bientôt à ses fonctions, mais aussi à son toit, au mariage, à l’argent, et jusqu’à ses vêtements, le professeur Duchêne devient le père Diogène.
Muni du bâton, des sandales et de la besace caractéristique, il tente de vivre, à la veille de la Grande Guerre, selon les préceptes de philosophes cyniques de l’Antiquité. Au fil de situations comiques ou graves, Le Père Diogène dévoile son véritable enjeu : la sagesse recherchée à partir du cynisme et du stoïcisme apour monde une communauté universelle sans classes et sans État.
Au fil de situations comiques et graves, Le Père Diogène, jamais réédité depuis 1920, dévoile son véritable enjeu : la sagesse recherchée à partir du cynisme et du stoïcisme a pour monde une communauté universelle sans classes et sans État.
Injustement oublié, Han Ryner (1861-1938) est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages. Son œuvre théorique et romanesque est élaborée à partir de la philosophie grecque, selon une approche qui creuse l’écart entre, d’un côté, une visée d’harmonie et, de l’autre, les multiples variantes justificatrices de ce qu’il appelle le « dominisme » et le « servilisme ».



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1. Le lundi 16 février 2009 à 17:14, par Anonyme