
VOIX ENSEVELIES & VOIES SOUTERRAINES

On connaissait Eirik, le célèbre fantôme de l'opéra ; on connaissait aussi les célèbres ruches installées sur les toits de l'opéra, mais on oublie peut-être un peu vite les voix souterraines, ou voix ensevelies, qui durant un siècle restèrent impénétrables... Sont-elles encore dans les sous sols où, à l'instar des trésors égyptiens, ont -elles fait l'objet de capture par des filous, des fétichistes ou des mélomanes ? Le mystère reste entier...
Mercredi dernier, dans l'après midi, une cérémonie singulière et tout à fait inédite rassemblait quelques invités dans les sous-sols de l'Opéra. Sous ces voûtes silencieuses, dans ces souterrains qui, pour la circonstance, avaient un aspect de crypte ou de catacombe, on procéda - si l'on peut dire - à la mise en cave des voix de nos plus illustres chanteurs contemporains. En présence de M.Malherbe, bibliothécaire de l'Opéra, du chimiste Bardy, de M.Clark, promoteur de l'idée, des représentants du ministre de l'instruction Publique et du sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, des disques de gramophone enregistrés furent disposés de manière à ne pas se trouver en contact immédiat les uns avec les autres et placés dans une double boite où l'on fit le vide; ce récipient, soudé, a pris place dans un des casiers métalliques aménagés dans un mur construit exprès pour receveoir les caisses de disques à mesure qu'elles parviendront. Cette petite cérémonie doit se renouveler de vingt ans en vingt ans et les caisses de disques ne pourront être ouvertes que dans cent ans. Nous signalerons simplement à titre documentaire cette tradition curieuse qui s'établit, car, seuls les arrière-petits-neveux des générations actuelles- les abonnés de l'Illustration du siècle prochain - connaîtront les résultats de la première exhumation (L'Illustration n°3383 du samedi 28 décembre 1907)
Le 23 décembre 1907, donc, a eu lieu dans les souterrains de l'Opéra une cérémonie étrange où furent inhumés 24 disques de gramophone dont la résurrection, si nous pouvons ainsi dire, n'aura lieu que dans cent ans. M.Charles Malherbe, l'éminent archiviste de l'Opéra, commenta, dans un éloquent et charmant discours, cette solennité si originalement scientifique. Nous donnons le passage essentiel de son discours.
Sous le haut patronage d’Aristide Briand, alors ministre de l’instruction publique, le président de la Compagnie française du Gramophone, Alfred Clark, faisait enfouir 24 disques (l’invention de ce support date de 1888), destinés aux mélomanes de l’avenir.
Après avoir raconté la visite que lui fit, à la bibliothèque de l'Opéra, M.Clark, directeur de la Société du Gramophone à Paris, sa généreuse proposition d'offrir un appareil et des disques enfermés dans une boite scellée dont la clef restera dans les archives de la bibliothèque et qu'on ouvrira dans cent ans ; après avoir énuméré les difficultés de l'entreprise, comme exemples, d'épargner aux disques l'action destructive du temps, M.Charles Malherbe continue en ces termes : La science veillait, la science représentée par un chimiste distingué, M.Bardy, qui, s'attaquant au problème, a su le résoudre…

Au mois de janvier 1908, une étrange cérémonie réunissait, dans un sous-sol de l’Opéra, autour de Pedro Gailhard, alors directeur, et de Charles Malherbe, archiviste, quelques rares privilégiés admis à être les témoins d’une inhumation... Ici, dans une case, un gramophone, et puis, rangées comme des urnes en un columbarium, des boîtes métalliques scellées. Sur ces boîtes, des noms, des noms connus. Mais ce ne sont pas des cendres qu’on a pieusement recueillies là. Non, ce qu’on enterre en ce jour de janvier 1908, ce sont des voix... (extrait de Mon Paris et ses Parisiens, André de Fouquières)
Il vous intéressera de savoir que les disques sont disposés de manière à ne pas être en contact immédiat les uns avec les autres ; le poids résultant de la superposition aurait pu, avec le temps, altérer la fine gravure qui représente ce que j'appellerai le tracé sonore, et compromettre ainsi l'exécution future. De plus entre ces plaques isolées, il fallait empêcher l'introduction de l'air. L'air est l'ami de tout ce qui respire ; il est l'ennemi de tout ce qui ne vit pas ; il est le grand destructeur par excellence, si subtil qu'il se glisse en les coins les plus étroits, si obstiné qu'on a beau le chasser par la porte il trouve toujours le moyen de revenir par la fenêtre. Il fallait donc soustraire les objets à son action délétère, et l'on a construit une petite boîte en cuivre, ce métal se laissant moins pénétrer que les autres; dans cette boîte on fait le vide, et l'on dresse contre tout retour offensif la barrière d'une soudure. Le précieux objet prend place dans une seconde boîte que l'on soumet à une opération analogue, en ayant soin que les soudures de l'une ne fassent pas vis-à-vis aux soudures de l'autre, afin d'éviter l'action directe de l'air, dans le cas où quelques atomes pousseraient l'indiscrétion jusqu'à forcer la consigne qui les éloigne. Notons aussi que les disques sont établis avec des matières résineuses, et que trop de sécheresse peut leur nuire ; alors vous devinez l'action bienfaisante que doit exercer sur eux un séjour prolongé dans les caves de l'Opéra ; la privation de lumière et d'air contribuera certes au bon état de leur santé.
Il était, en effet, spécifié que les deux urnes de plomb scellées qui les contenaient – chaque disque étant isolé des autres par une plaque de verre et l’ensemble serré dans des bandelettes… d’amiante – ne devraient être ouvertes que cent ans plus tard…Il est aussi à noter que La chanson, pourtant en vogue dans les années 1900, n'a pas été jugée digne de ce geste patrimonial
C'est donc ici qu'ils vont reposer pour un siècle. Entre deux piliers, un mur a été construit et, dans l'intervalle, des casiers métalliques ont été disposés de manière à recevoir les caisses de disques, à mesure qu'elles nous parviendront. Car le généreux donateur qui a pris à sa charge tous les frais de l'entreprise ne se contente pas d'un premier cadeaux : il en promet d'autres ; il veut que , lorsqu'un progrès aura été réalisé, le témoignage en soit apporté ici, et que ces armoires se garnissent afin d'aboutir à ces deux résultats pour nos descendants :
- 1 - Montrer quel était l'un des aspects de la musique au XXe siècle, ce que chantaient et comment chantaient les principaux artistes de notre Opéra ;
- 2 -Montrer quelle aura été la marche ascendante d'une des inventions les plus géniales de ce temps, en suivant, pour ainsi dire, pas à pas, les progrès pendant une centaine d'années.
Un parchemin spécial donnera, bien entendu, la liste détaillée de tous les morceaux contenus dans les caisses, et toutes les indications nécessaires pour mettre en mouvement la machine et ses accessoires, puisque, au cours d'un si long espace de temps, bien des détails, se seront forcément modifiés, et il importe que les ouvriers d'alors, munis des outils nouveaux, ne soient pas embarrassés pour manier ceux que l'âge aura plus ou moins démodés.
A cette liste une autre sera jointe, où se liront les noms de ceux qui ont contribué à la réussite de l'entreprise et en deviennent les véritables parrains. Alors, on les remerciera, comme j'ai l'honneur de les remercier ici .
Charles Malherbe.
Puis M.Charles Malherbe remercia MM. Aristide Briand, alors ministre de L'Instruction publique

En 1907, lors de la cérémonie d’enfouissement des urnes, à l’Opéra Garnier (Photo BNF)
Au cours de la cérémonie qui précéda "l'ensevelissement des voix", dans les caves de l'opéra, les participants "écoutèrent" un grammophone "chanter" La Mort d'Othello par Francesco Tamagno, mort en 1905 d'une crise cardiaque. (Extrait de Musica N°65 de février 1908)
Un second enfouissement de trois urnes est effectué en 1912, avant un long sommeil…
C’est en 1989, lors de travaux, que l’Opéra constate que deux urnes de 1912 ont été « profanées » et vidées de leur contenu : des disques pour l’une, un gramophone pour l’autre. En faisant franchir les années à cet appareil, Alfred Clark fournissait aux auditeurs du futur le moyen d’écouter ces reliques sonores.
Pour assurer leur sécurité, la Bibliothèque nationale de France récupère les urnes avec pour mission de les ouvrir en 2007. La présence d’amiante rend l’opération longue et délicate, tandis que la décision est prise de laisser deux urnes scellées, laissant le soin de leur découverte aux générations futures.
« Ce qui est étonnant, explique Xavier Sené, responsable de la conservation au département de l’audiovisuel de la BNF, c’est le très bon état de conservation des disques, notamment ceux de 1907, mieux protégés que leurs successeurs. Aucun n’est cassé, tous sont lisibles, en dépit de quelques égratignures, çà et là. »
Leurs étiquettes aux couleurs vives, comme tout droit sorties de l’imprimerie, et la qualité de leur « signal sonore » sont frappantes, comme ont pu en juger le public invité les 9 et 10 décembre au colloque coorganisé par l’Opéra de Paris et la BNF sur le sujet.
Quelle serait la forme des urnes de 2008 ?
« Nous avons nettoyé chaque disque en profondeur avant d’en transférer le contenu sur fichier numérique (1). On remarque combien la technique d’enregistrement acoustique de l’époque favorisait les sons très forts et la voix humaine. Une fanfare rend bien mieux qu’un solo de violon, et un ténor vaillant qu’un arpège au piano ! », précise Samuel Rives, technicien-son au département de l’audiovisuel.

Le 24 décembre 1907, 24 disques étaient scellés sous le Palais Garnier afin de témoigner pour la postérité de l'art lyrique du début du XXe siècle : les deux urnes qui les contiennent ont été présentées à la presse mercredi soir, soit 100 ans plus tard presque jour pour jour.
Connus par les spécialistes comme les "voix ensevelies", ces documents n'ont cependant pas été extraits de leurs boîtes: ils le seront en 2008 en milieu confiné et sécurisé, en raison de la présence de bandelettes d'amiantes, disposées à l'époque à des fins de conservation.
Le donateur des disques, Alfred Clark, président de la branche française de la Gramophone Company, poursuivait un double but, exprimé dans le procès verbal de la "cérémonie d'enfouissement" en 1907 de ces boîtes qui devaient être ouvertes "seulement au bout de cent années".
D'abord, "apprendre aux hommes de cette époque quel était alors l'état des machines parlantes", ces phonographes lecteurs de disques plats qui allaient connaître un bel avenir mais étaient alors en concurrence avec d'autres modes de reproduction sonore.
Ensuite, outre cet objectif publicitaire, faire entendre aux générations futures "quelle était la voix des principaux chanteurs de notre temps".
Les disques comportent des airs interprétés notamment par la Française Emma Calvé (Carmen de Bizet), l'Australienne Nellie Melba ("Rigoletto" de Verdi) et l'Italienne Adelina Patti ("Don Giovanni" de Mozart). On y trouve aussi les grands chanteurs du temps Enrico Caruso ou encore un Niun mi tema (mort d'Otello) de Verdi que certains journalistes ont pu entendre grâce à un exemplaire "jumeau" d'un des disques enfouis, lu sur un phonographe d'époque, qui a diffusé la voix vibrante, au tremolo plein d'émotion, de l'Italien Francesco Tamagno en 1904.

"C'est une chose qui nous ramène un petit peu au Fantôme de l'Opéra, s'est réjoui le directeur de la maison, Gérard Mortier, qui s'exprimait à la bibliothèque-musée de Garnier derrière les deux urnes de plomb mises à l'abri en 1907 dans une niche creusée dans les sous-sols du palais.
Le président de la Bibliothèque nationale de France (BnF), Bruno Racine, a de son côté vanté chez Alfred Clark "une contribution à l'histoire et une habile promotion de sa technologie"."C'était l'avant-garde à l'époque, c'est de l'archéologie aujourd'hui", a relevé le patron de la BnF.
Ces boîtes avaient été confiées en 1989 à la BnF, chargée de leur sauvegarde après que la direction de l'Opéra se fut rendue compte que deux autres urnes, "enfouies" en 1912, avaient été fracturées et vidées de leur contenu.
Heureusement, la liste des airs enregistrés est connue. Malgré la perte de certains disques, EMI pourra donc publier en 3 CD en mars prochain les quarante-huit 78-tours de 1907 et 1912, à partir d'autres exemplaires de ces enregistrements.
L'Opéra de Paris et la BnF, pour leur part, n'excluent pas d'organiser en 2008 une cérémonie comparable à celle de 1907, qui fut sans équivalent dans le monde de l'art lyrique.
« Il s’agit d’apprendre aux hommes de cette époque quel était alors l’état des machines parlantes, encore aujourd’hui presque à leurs débuts (…) et quelle était alors la voix des principaux chanteurs de notre temps et quelles interprétations ils donnaient à quelques-uns des morceaux les plus célèbres du répertoire lyrique et dramatique. »
"Peut-être réactualiserons-nous ce type de geste en utilisant nos nouvelles technologies, qui paraîtront à nos petits-enfants peut-être aussi primitives que l'est le phonographe aujourd'hui", indique Bruno Racine. (source et copyright AFP)
ACTUALITÉ
Les deux urnes ne seront pas ouvertes à cette occasion", préviennent cependant les deux établissements, qui ont dû tenir compte de la "dangerosité" liée à la présence de "bandelettes d'amiante disposées à l'époque pour protéger les disques".Ces enregistrements "seront extraits de leur protection en milieu confiné et sécurisé au cours de l'année 2008.
En 2008 encore, un colloque s'est tenu sur ce sujet connu comme les "voix ensevelies" et qui a contribué à nourrir les mythes du Paris souterrain et du Fantôme de l'Opéra cher à Gaston Leroux.
En 2009, les disques exhumés en 2007 feront l'objet d'un report sur CD par EMI - héritière de la Gramophone Company - et une cérémonie comparable à celle de 1907 sera organisée "afin de préserver des enregistrements représentatifs de la musique contemporaine".
Un nouvel enfouissement est aujourdu'hui à l'étude l’étude. À l’ère du MP3 et de la musique dématérialisée, quelle serait la forme des urnes de 2008 ? Des CD, DVD, baladeurs numériques, mémoires d’ordinateur ? Et leur contenu ?

(1) – En 1909, Gaston Leroux publiait en feuilleton son fameux Fantôme de l’Opéra qui entraînait le lecteur dans les obscurs souterrains du Palais Garnier.

On se rappelle que dernièrement, en creusant le sous-sol de l’Opéra, pour y enterrer les voix phonographiées des artistes, le pic des ouvriers a mis à nu un cadavre ;
or, j’ai eu tout de suite la preuve que ce cadavre était celui du Fantôme de l’Opéra ! Gaston Leroux

(1) L’écoute des disques numérisés est possible.ICI et ICI. Un coffret de 3 CD chez EMI Classics sortira très prochainement.