LE ROI D’AFGHANISTAN NE NOUS A PAS MARIÉS Par Ingrid Thobois

Eric-é-azizam

J'ai écrit hier ce texte à ton attention. Comme tu m'as laissée libre de digressions, je m'en suis autorisée quelques unes. Non, pas des digressions, mais des choses qui se rapportent à l'origine de ce que je suis aujourd'hui, je crois.

"Le monde est formidable. Regarde comme c’est beau…" voilà ce qu’a dit Joseph Kessel juste avant de s’en aller. L’indomptable qui avait vécu voracement est mort paisiblement dans un fauteuil qu’il aimait, entouré de ceux qu’il aimait. Le colosse à visage de gargouille n’est presque plus réédité, ou si incomplètement. Nombre de ses chefs d’oeuvre ne se trouvent plus qu’à prix d’or chez de vieux fous géniaux qui gardent la mémoire de ce grand auteur. Voyageur, certes. Grand reporter, certes. Mais surtout écrivain. Alors je cours les bouquinistes et, dans la poussière où leur vie se suspend, je lis ces trésors qui sombrent doucement dans l’oubli. Il m’arrive souvent de m’endormir en redoutant que Nicolas Bouvier connaisse un sort comparable : que l’écrivain disparaisse sous le voyageur, absorbé par l’image que l’on aura voulu donner de lui, et que s’oublie tantôt que Nicolas Bouvier est écrivain tout court. Un écrivain qui certes a voyagé, mais je crois qu’il aurait aussi bien pu jardiner ou tricoter. L’essentiel était qu’il écrivît.

Je ne suis ni spécialiste de Joseph Kessel ni de Nicolas Bouvier. Il est donc possible que je raconte des inepties. Je les ai lus, le second en premier, le deuxième en second. Ce sont ces deux hommes qui m’ont amenée à écrire. Ce sont ces deux hommes qui m’ont amenée à voyager. Dans l’ordre. J’aime admirer les gens. J’aime chercher à comprendre comment l’on peut avoir écrit « Les Cavaliers » et « Belle de jour », passer pour un ogre parfois monstrueux et ne jamais s’être départi d’une mallette contenant deux portraits : celui d’une jeune épouse et d’un frère cadet, décédés au sortir de l’enfance. J’aime chercher à comprendre comment l’on peut avoir écrit l’euphorique Usage du monde et la descente aux enfers du Poisson scorpion, revendiquer autant et le mouvement et l’ancrage d’une maison. J’aime les absolutistes qui rient autant qu’ils pleurent, qui cavalent et s’immobilisent, qui courent la terre et qui ont peur du noir. Un homme sans larmes est un vaurien : Nicolas Bouvier citait, il me semble, un proverbe coréen.

J’aime lorsque la vie est franche et que les hasards se mettent à former du sens. Je dois mon départ sur la route de « L’usage du monde » en 2001 / 2002 à la baraka. Car c’est une chance, et même une série de grandes chances, de rencontrer en une seule année autant de personnes qui vous donnent tout et tout à la fois. La confiance, l’affection, l’amitié, le soutien, la générosité. Elle et ils se reconnaîtront. Alors j’ai voyagé. Et j’ai connu des bonheurs difficiles à égaler par la suite. J’ai également pleuré, eu peur et me suis sentie seule. J’ai fait des rencontres. Une seule mauvaise. J’ai respiré, regardé, écouté, écrit. C’est une autre série de hasards et de chances qui m’a conduite jusqu’en Afghanistan, pays dont je rêvais depuis la route de « L’usage du monde ».

Dix-huit mois, ce n’est pas long en soi, mais c’est beaucoup de se dire à chaque réveil, plus de cinq cents matins consécutifs, et en dépit de certains coups au cœur, que l’on est prodigieusement heureux de se trouver là où l’on se trouve, et que pour tout l’or du monde on n’échangerait pas sa vie, et pas même pour un livre.

Ce livre est maintenant né. Je déplore simplement que les remerciements se situent toujours à la fin des ouvrages. Ce livre est né de ce pays : l’Afghanistan, et de ses habitants : les permanents, les passagers. Né des regards et des mots qui furent échangés, né de mes allégresses les plus hautes et de mes doutes les plus profonds. Dans ce livre, je crois que l’on rit. Je crois que l’on est un peu triste aussi. Je crois que c’est ainsi qu’est la vie, et ainsi que la vie est belle, et qu’il ne faut surtout pas lui en vouloir.

KABOUL DE CRISTAL

Tragédie d'un amour au milieu de la guerre en Afghanistan. Un récit intime aux couleurs pastel. DIS-MOI quel est ton arrière-pays, je te dirai qui tu es. Outre L'Usage du monde de Nicolas Bouvier, on parierait volontiers que l'arrière-pays d'Ingrid Thobois, née en 1980, est notamment constitué des contes des Mille et Une Nuits. De Kaboul à Djalalabad, dans un Afghanistan plein de mystères, la narratrice de son premier roman est embarquée dans un drôle de voyage. Oubliées les images quotidiennement fournies par l'actualité, voici le lecteur plongé en étrange pays. « Il est stupéfiant de constater comme l'on peut, en toute bonne fois, refuser d'admettre l'évidence : sur cette terre qui tremble, dans ce pays en miettes, je viens de passer huit mois tout à fait convaincue d'avoir trouvé le solide tant rêvé. » Débarquée au coeur du désert quelques semaines après l'intervention américaine, la jeune femme se lie à un autre Européen expatrié. Plus âgé qu'elle et marié, hélas. Ainsi éprouve-t-elle une petite tragédie au milieu de la grande tragédie de la guerre. Pour sortir de cette prison volontaire, l'héroïne du premier roman d'Ingrid Thorbois va partir à la rencontre des habitants du pays dans lequel le destin l'a fixée. Mais très vite, il lui faudra partir. « Ô la détresse du départ, de tous les départs ! La sensation de perte, d'abandon, sans cesse renouvelée. » La beauté de ce premier roman tient tout entière dans son ton intimiste et dans ses couleurs pastel.

Sebastien Lepaque, Le Figaro.