CHAMISSO ET LES OMBRES
lundi 10 octobre 2005 :: PERSONNAGES :: Alerter la modération
Là, derrière ces fenêtres j’ai rêvé mon premier rêve...
ADELBERT VON CHAMISSO UN PHILOSOPHE CHAMPENOIS, ALLEMAND ET EUROPÉEN Par Siméon Kass & Eric Poindron
A côté de Shakespeare ou de Cervantes, Adelbert de Chamisso fait figure d’inconnu. Il appartient pourtant au club très fermé de la littérature universelle. Il y est entré par la magie d’un livre unique, étrange et magique : la merveilleuse histoire de Peter Schlemhil ou l’homme qui a perdu son ombre. Ce chef d’oeuvre est presque inconnu en France, alors qu’à l’étranger on l’apprécie pour sa facilité de lecture et son humour lumineux. Ce que l’on sait moins, c’est que l’auteur de ce joyau philosophique est né champenois, au château de Boncourt, en Argonne.
Chamisso, né en 1782, est le rejeton d’une famille aristocratique qui prit peur à la Révolution et émigra outre Rhin en 1792. Liège, Dusseldorf, Bayreuth, et enfin Berlin. Il y fait souche alors que ses parents reviennent en France, après la tourmente. Adelbert se met à la langue allemande en virtuose tout en maîtrisant parfaitement celle qu’il avait sucée au sein maternel. Il s’adonne à la littérature allemande, fréquente la fine fleur de l’intelligentsia européenne et romantique. En cela, il fut proche de Madame de Staël, de Gibbons de Humboldt, de Goethe, de Heine et de tant d’autre esprits encyclopédiques et tolérants qui frayèrent le chemin de l’Europe des esprits. Ceux-ci se réunissaient d’ailleurs dans les salons rivaux de deux dames juives, les célèbres Henriette Herz et Rahel Vernhagen, d’où est parti le mouvement des lumières allemand, la Aufklarung. Mirabeau y avait promené son mufle taurin, quelques années avant, les préférant à la fréquentation de la cour ennuyeuse et guindée. Il en avait ramené quelques unes de ses thèses réformatrices les plus hardies. Chamisso vint, à son tour, dans les salons puiser l’inspiration.
Cette recherche perpétuelle d’identités plus larges, plus fécondes, amène Chamisso à inventer, en 1814, son personnage Peter Schlemhil. “Schlemhil”, ce qui qui signifie en dialecte Yiddish, un type qui n’a vraiment pas de chance mais s’en accommode. Quoiqu’il fasse, le Schlemhil restera toujours dérisoire face aux hommes nantis et sérieux. Si Don Quichotte se bat contre des moulins à vents, Schlemhil court après l’idéal qui n’est peut-être qu’une ombre. Cette ombre est peut-être celle du bonheur. Par un bond de clown, Chamisso rejoint Stendhal qui pensait que la course au bonheur vaut le bonheur lui même. Le bonheur... Cette chimère qui n’existe pas.
Schlemhil, l’homme “autre”, qui a un pied sur terre et l’autre dans les nuages. ce concept est rendu en langue allemande par le personnage du Luftmensch, l’homme sans poids, qui flotte, qui s’envole, l’homme ange, le poète par excellence. En plus d’être poète, Chamisso était aussi un éternel “prêt à partir”. Ses recherches le mèneront vers le large. Si son étape essentielle fut l’Europe, il possédait en lui le goût d’autres ailleurs. De 1815 à 1818, à bord d’un bâtiment russe il accomplira le dernier tour du monde de la marine à voile, puis écrira un chef d’oeuvre scientifique et littéraire. Il y mesure sa vocation de naturaliste, science de pinte à l’époque, et s’adonne aussi à la médecine, à la zoologie et à la botanique. Il terminera sa carrière d’écrivain et de chercheur comme directeur du jardin des plantes de Berlin, l’un des plus beaux du monde. Cet européen d’instinct, pour qui la planète était un éblouissement, se désignait comme un homme de l’avenir. Il écrivit du reste le premier texte connu, et superbe, consacré à l’apparition des locomotives. Et pour ne pas croire seulement à la modernité, Il écrivit aussi une grammaire hawaïenne et des poèmes mis en musique par Schumann... Et parce que la vie n’est pas que littérature, il se maria, eu sept fils, et continua d’écrire.
Ce déraciné en quête d’un lieu qui ne soit pas limité à des frontières trop humaines, a couru toute sa vie après le pays où l’on arrive jamais, celui de l’éternel retour à l’enfance et à ses sources cosmiques. Pour Chamisso, cette patrie de rêve avait un nom : Boncourt, le château enchanté des jeunes années. Il devait y revenir une fois, en décembre 1806. Seul face aux ruines de son enfance. Longtemps après, il devait lui dédier un poème...
Je rêve encore à mon jeune âge Sous le poids de mes cheveux blancs Tu me poursuis fidèle image Et renais sous la faux du temps.
Le château de Boncourt, près du village d’Ante, entre Sainte-Ménehould et Givry-en-Argonne, a été totalement détruit en 1793. Il demeure pourtant vivant dans les souvenirs lycéens de millions d’hommes. Des générations d’allemands ont appris par coeur les strophes nostalgiques du français qui chantent le paradis perdu des halliers ardennais. C’est un peu Outre-Rhin l’équivalent du Lac de Lamartine :
En rêve je reviens vers mon enfance... Comment m’avez vous rejoint, images que je croyais depuis longtemps oubliées ? Là, derrière ces fenêtres j’ai rêvé mon premier rêve...
Au carrefour de deux littératures et de deux patries, Chamisso fut à tous égards un métis culturel. Le passe-frontière, champenois de culture française et allemande, fut un européen avant la lettre, désireux de se libérer d’une nationalité contenue dans le corset d’une nation. Quitte à en souffrir. Errance et souffrance qu’il avait résumées mieux que personne : "Je suis français en Allemagne et allemand en France, catholique chez les protestants, protestant chez les catholiques, philosophes chez les gens religieux et cagot chez les gens sans préjugés, homme du monde chez les savants et pédant dans le monde, jacobin chez les aristocrates et, chez les démocrates, un noble, un homme de l’Ancien Régime ; je suis un étranger partout. Je voudrais trop étreindre, tout m’échappe, Je suis malheureux."
SIMÉON KASS, le bon génie de Nogent sur Seine. In Memoriam
Siméon Kass est, marcheur, écrivain, apiculteur, jardinier, cuisinier, boxeur de central nucléaire, voyageur, empêcheur de penser en rond, historien, journaliste, écologiste, savant et Nogentais. Il partage sa vie entre les bords de Seine. Le reste du temps, car il lui reste toujours du temps, il prend retraite et racine à l’Erable, faubourg champêtre de Villenauxe. L’érable est lieu-dit, un esprit, une folie pittoresque... Ni eau ni électricité à l’Erable, seulement le puit et le soleil. Seulement la cuisinière Godin, les livres, la cheminée et le lilas... Seulement les herbes, les folles et les moins folles. C’est le repère des amis, les fous et les plus fous.Curieux, il n’accepte rien sans demander pourquoi., comme les enfants. A force d’être très en vie, il sait donner envie. De quoi ? de tout : manger, marcher, connaître le nom des herbes, les moeurs des poissons ou des courtisanes, l’âge des arbres et les obsessions des poètes. Il déteste le mot grec hypocritês qui veut dire l’homme de théâtre, même s’il connait le répertoire pour y faire ses gammes. Il croit que l’existence ressemble à une céramique chinoise et que la terre peut emprisonner la clarté comme un papillon se pose sur une fleur vivante et vernissé. Il est barde, bavard, ovate ou devin. Il peut parler longtemps du radis et peut-être aussi longtemps de Bargach ben Said qui fut le sultan de Zanzibar. Il boit le vin qu’on fabrique à son attention, connait le nom des épices rares, coupe son bois et livre ses secrets à qui l’écoute ou le lit. Siméon est citoyen de nogent et du monde.



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1. Le jeudi 7 décembre 2006 à 22:28, par Xavier