Archives de catégorie : VERBATIM

BOUM BADAMOUM ! SUITE…







 

Et, une petite dernière « pour la route… »

 

Je rentrai dans ma cariol sur la route de Gray. j’avais bu a cause de la chaleur deux blanc cassice a l’onseice. J’ai donc eu besoin de satisfaire une grande envie d’urine. Jé arraité la voiture sur le baur de la route prais d’un ta de pierres et de materiau rapport aux travois eczécuté mintenant pour l’élaictricitai.

Jé commencé a uriné et en fesan ce besoin, jé en maniaire d’amuzement dirigai mon jai en zigue saque a l’entours. Alors mon jai a rencontrai un bou de fille électrique qui etait par terre au lieu d’etre accroché au poto. Une grosse étincelle a soté sur moi et un grand coup m’a raipondu dans le fondement et des les partis que lotre medecin y appelle tete y cul. Je me suis évanouillé et quand je sui revenu dans la connaissance, jé vu que ma chemise et mon pantalon été tout brulé a la braguette. Je sui assuré par votre maison et je voufrai etre un demnisé. Jé droit a ce Con m’a dit et je vous demande votre opinion. Mais dommage son de 93 francs o plus juste. Depuis le sinistre, jé les burnes toutes noires et ratatinés. ma verge est tuméfié, gonfle et violace. Le medecin a dit devant du monde qui peut répété : avec les faits nomaines électrics, on ne sait jamais.

 

BOUM BADAMOUM !












 

 On les attendait,  elles sont là !!! Voici les dernières perles de nos assureurs

 

C’est devenu une tradition : régulièrement, le centre de documentation et d’information de l’assurance publie les bévues les plus amusantes trouvées dans le courrier des assurances. L’orthographe, le vocabulaire et la grammaire sont d’origine…

 

Je vous serais obligé de m’adresser le courrier concernant mon accident a un de mes amis M …. car, pour la passagère blessée, ma femme n’est pas au courant, et il vaut mieux pas. Je compte sur votre compréhension pour ne pas déshonorer un honnête père de famille?

 

En qualité du plus mauvais client de votre agence (neuf accrochages en 1 an), je vous demande d’avoir le plaisir de résilier mon assurance auto avant la date d’échéance.

 

En avançant, j’ai cassé le feu arrière de la voiture qui me précédait. J’ai donc reculé, mais en reculant j’ai cabossé le pare-chocs de la voiture qui me suivait.

C’est alors que je suis sorti pour remplir les constats, mais en sortant j’ai renversé un cycliste avec ma portière. C’est tout ce que j’ai à déclarer aujourd’hui.

 

Je vous demanderais de ne tenir aucun compte du constat amiable. Vous comprendrez en effet que je fus brusquement pris d’une émotion subite : arrière défoncé, présence de la police, choc psychologique, tout concourrait à ce que je mette des croix au hasard.

 

Vous savez que mon taxi est transformé en corbillard et que je n’y transporte que des morts. Mes clients ne risquant plus rien, est-il bien nécessaire que vous me fassiez payer une prime pour le cas ou ils seraient victimes d’un accident ?

 

Vous me dites que d’après le Code Civil, je suis responsable des bêtises de mes enfants. Si c’est vrai, les personnes qui ont écrit cela ne doivent pas avoir, comme moi, neuf enfants à surveiller.

 

Vous m’écrivez que le vol n’existe pas entre époux. On voit que vous ne connaissez pas ma femme.

 

Ne pouvant plus travailler à la suite de mon accident, j’ai du vendre mon commerce et devenir fonctionnaire.

 

A votre avis, est-il préférable d’acheter un chien méchant qui risquera de mordre les gens mais protégera votre maison contre les voleurs ou de garder mon vieux toutou. Je vous pose la question parce que de toutes façons c’est vous qui paierez les pots cassés, soit en indemnisant les blessés, soit en remboursant les objets volés.

 

Vous me dites que Mlle X réclame des dommages-intérêts sous prétexte qu’elle a été légèrement défigurée après l’accident. Sans être mauvaise langue, il faut bien avouer que même avant l’accident, cette malheureuse n’avait jamais éveillé la jalousie de ses concitoyennes.

 

Depuis son accident, ma femme est encore pire qu’avant. J’espère que vous en tiendrez compte.

 

Ils m’ont trouvé 2,10 grammes d’alcool dans le sang et ils vont me condamner. Sur 6 à 8 litres de sang qu’on a dans le corps vous avouerez que c’est pas tellement (personnellement j’aurais cru que j’en aurais eu plus).

ARA

« Ce que j’ai devant moi, sur ma table, depuis huit jours ? Un perroquet empaillé. Il y reste à poste fixe. Sa vue commence même à m’embêter. Mais je le garde, pour m’emplir la cervelle de l’idée de perroquet. Car j’écris présentement les amours d’une vieille fille et d’un perroquet  »

Gustave Flaubert, Lettre à Mme Brainne, 28 juillet 1876.

A la place du perroquet, j’ai déposé une girafe…

Le gardien

ARROGANCE







DAVID COLLIN se demande jusqu’où ira l’arrogance de ceux qui prétendent régenter nos vies, nos idées, contrôler nos pensées, les affaiblir, les compresser, de ceux qui confondent les personnes avec des marchandises, qui ne voient que flux à régenter, ordres à promulguer, société à contrôler, conditions à imposer. Ils pensent que nous n’allons pas réagir. Ils ont tort.

(…)

Après l’assommoir et le mépris, la réaction n’en sera que plus grande. Ce sera trop tard pour dire son incompétence, pour dire « on ne savait pas », « si on avait su », ou « si on avait mieux pensé ». Réflexion qui touche hélas aujourd’hui toutes les sphères de la société.

Le Site de

DAVID COLLIN

N.B.






A découvrir, toujours sur le site de David Collin, Trois petits tours 1 (1-10), de Christian Garcin.

Première étape d’un projet de haikus en image. Les images, provenant d’une collection qui s’est peu à peu constituée, provoquent de petits émerveillements, des gammes ou respirations, des débuts de fictions, des évocations.

HORS DE TOUTE POÉSIE


















En relisant les Carnets (1984) du trop confidentiel Louis Calaferte :




 

« Livres. Des liens spirituels se nouent avec eux, supplantant leur valeur marchande, devant son prix, quelquefois, nous avons hésité à faire l’acquisition de l’un d’eux, finissant néanmoins par l’acheter. Le temps passé, ce qu’il nous coûté a été oublié ; il ne vaut que par la joie qu’il nous procure, dé lesté de toute relation avec l’argent, pour ainsi dire purifié. Notre sentiment à son endroit prend alors sa vrai consistance, car les livres vieillissent en notre compagnie, certains accusant visiblement les avatars de leur existence, blessés, ridés, défraichis, démantelés ; la route des expérience a laissé ses marques, mais intacte est la richesse initiale – au vrai, elle s’est même en général accrue, les bons livres bénéficiant d’une complicité avec les bons lecteurs. »

 

Et pour ceux qui le prendrait encore pour un poète :

 











« Septuagénaire, nombre de jeunes gens m’adressèrent des lettres témoignant de leur admiration pour mon travail littéraire. Plusieurs aussi se présentèrent à ma porte, que je reçus courtoisement malgré ce qui pouvait m’en coûter en fatigue, estimant qu’un écrivain n’est pas indéfiniment autorisé à se dérober à l’attention d’un public qu’il a su toucher par es livres. Au début, je ne démêlai guère dans ces entretiens à bâtons rompus ce qui avait réussi à m’attirer tant d’hommages flatteurs ; ce ne fut qu’après un certain temps que m’apparut l’inexplicable confusion : discrètement, ou avec une aisance volubile, selon leurs tempéraments respectifs, chacun de mes interlocuteurs insistait  sur la beauté formelle de mes œuvres poétiques – or il se trouve que, de ma vie, jamais je n’ai écrit un seul poème. »

 

En plus des Carnets, le gardien vous recommande la lecture de Rag-time, Londoniennes et Poèmes ébouillantés (Gallimard Poésie)

TRISTE SIRE, TRISTE SORT…

Pierre Perret : tolérance zéro

Cinq ans de prison. Mais aussi 45.000 euros. C’est ce qu’encourt l’écrivain Bernard Morlino du fait de la plainte du chanteur Pierre Perret. Cinq ans ! Un bail, un bagne, une éternité. Le plus affligeant, le plus inquiétant, c’est qu’on trouve ça normal.

L’auteur compositeur d’ «Ouvrez la cage aux petits oiseaux prisonniers », qu’on a connu jadis plus drôle, plus grivois, et moins liberticide, s’active à mettre sous les verrous le biographe d’Emmanuel Berl, de Philippe Soupault, de Georges Brassens, et personne ne bronche. Silence chez ses éditeurs, à la Société des Gens de Lettres, à la Maison des Ecrivains et même dans le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy, pourtant toujours prompt à défendre la veuve et l’orphelin. Tout ce beau monde semble au contraire s’accommoder de cette aberration : la convocation, le 16 février au matin, de Bernard Morlino par, tenez-vous bien, la Brigade de Répression de la Délinquance contre la Personne, qui porta à sa connaissance la lourde peine dont il était menacé.

De quoi ce dangereux délinquant niçois de 58 ans, lecteur fervent de Paul Léautaud et de René Fallet, est-il donc coupable ? D’avoir osé, sur son BLOG où il mêle ses deux passions, la littérature et le foot, se moquer de Pierre Perret. D’avoir même écrit : « Comme Perret n’aime pas la tolérance (allusion à une vidéo où le chanteur jugeait que la tolérance était « une faiblesse ») nous serons quelques-uns à ne pas en avoir pour lui. » Et surtout de ne pas avoir fait le deuil de ses amis Louis Nucéra et Alphonse Boudard, lesquels préféraient la vraie tendresse de Brassens à la fausse bonhomie de Perret, et les Copains d’abord à Tonton Cristobal. On voit par là que l’écrivain Morlino est doublement suspect : d’avoir de la verve, dont il use volontiers pour railler les impostures de l’époque, et d’être obstinément fidèle à ceux qu’il a aimés. Délit de brio et délit d’amitié, voilà son crime. Et ça ne vous choque pas, et ça vous laisse de marbre ?

Jérôme Garcin pour BibliObs

SOLITUDE DES PROFONDEURS

Suite à l’article « Drôle d’histoire », reçu aujourd’hui ce mot laconique de  LUNULE DE CHIOS :

« et entre les rues et les pages, l’écrivain se fait sa solitude… »

Et Fabien Dubois d’ajouter :

Celui qui écrit est-il un solitaire ?
Jamais. C’est quelqu’un d’habité.

CELUI QUI ÉCRIT












 

Quels sont les premiers conseils à donner à celui qui écrit ?

Faut-il accepter les conseils ?

Comment  – et -  peut-on concilier une carrière professionnelle et l’écriture ?

Celui qui écrit peut-il « faire autrement » ?

Ecrivez-vous à la main ou avec une « machine » – pourquoi ?

Vous fixez-vous des horaires d’écriture ?

Est-ce celui qui écrit doit commencer par la première phrase ?

Ecrivez-vous le jour ou la nuit ?

Celui qui écrit a-t-il le droit de s’arranger avec sa conscience ?

Où trouvez-vous vos idées ?

Pouvez-vous écrire n’importe où ?

Est-ce que celui qui écrit doit voir derrière les apparences ?

Quel est votre définition de celui qui écrit ?

Pouvez-vous écrire dans le bruit ou en musique ?

Celui qui écrit a-t-il le droit de raconter sa vie ?

Comment commencer un texte ?

Comment vous habillez-vous quand vous écrivez ?

Doit-on écrire pour être lu ?

Est-ce que celui qui écrit est un menteur ?

Est-ce que celui qui écrit a le droit de mentir ?

Faut-il écrire quand on n’a pas d’idée(s) ?

Celui qui écrit doit-il se soucier de la morale ?

Faut-il prendre des notes ?

Celui qui écrit a-t-il le droit de raconter la vie d’autrui ?

Doit-on s’identifier à ses personnages ?

Celui qui écrit a-t-il le droit de se prendre pour un écrivain ?

Faut-il avoir un plan précis ?

Est-ce que celui qui écrit doit-il étudier le crépuscule ?

Peut-on, au contraire, écrire au gré de son imagination ?

Comment savoir si une idée mérite d’être exploitée ?

Celui qui écrit  est-il le plus qualifié pour juger et corriger son manuscrit ?

Comment savoir quand le texte est terminé ?

Est-ce qu’un texte peut se terminer ?

Qu’est-ce que l’imagination ?

 

Est-ce que celui qui écrit doit se soucier de son lecteur ?

Est-ce que celui qui écrit  doit être un lecteur ?

Celui qui écrit est-il un solitaire ?

Toutes vos réponses, même partielles sont les bienvenues…



 

CLASSEMENT / DÉCLASSEMENT / SUITE

C’est Nicolas Es. qui continue d’apporter quelques réponses à notre conversation – ou modeste réflexion – collective :

Comment justifier une bibliothèque privée

(Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon, Nouveaux pastiches et postiches, dans la partie Modes d’emploi, dans la sous-partie Utiliser livres et manuscrits)

Depuis ma plus tendre enfance, j’ai droit à deux — et deux seuls — genres de boutades : « Tu es (vous êtes) celui qui répond toujours » et « Tu résonnes (vous résonnez) au creux des vallées ». J’ai longtemps cru que, par un hasard curieux, tous ceux que je rencontrais étaient stupides. En avançant en âge j’en suis arrivé à la conviction qu’il existe deux lois auxquelles aucun être humain ne peut échapper : d’abord, c’est toujours la première idée venue à l’esprit qui est la plus évidente ; ensuite, quand on a une idée évidente, on n’imagine pas que d’autres aient pu l’avoir avant nous.

Je possède une collection de titres de critiques publiées dans toutes les langues indoeuropéennes, allant de « L’écho d’Eco » à « Un livre qui fait Eco ». Mais là, je ne pense pas que ce soit la première idée venue à l’esprit du rédacteur en chef. À mon avis, la rédaction s’est réunie au grand complet, elle a discuté d’une vingtaine de titres possibles, et finalement le visage du rédac chef s’est illuminé et il s’est écrié : « Les enfants, j’ai une idée géniale ! » Et ses collaborateurs : « Chef vénéré, tu es diabolique, où vas-tu chercher tout ça? — C’est un don », a-t-il sans doute répondu.

Attention, je ne suis pas en train de dire que les gens sont banals. Penser qu’une évidence est inédite, inspirée par une illumination divine, cela révèle une certaine fraîcheur d’esprit, un enthousiasme pour la vie et son imprévisibilité, un amour pour les idées — si infimes soient-elles. Je me rappellerai toujours ma première rencontre avec ce grand homme qu’était Erving Goffman : je l’admirais et l’aimais pour le génie et la profondeur avec lesquels il savait saisir et décrire les nuances les plus subtiles du comportement social, pour sa capacité à déceler des traits infinitésimaux ayant échappé à tout le monde jusqu’alors. Nous nous sommes assis à la terrasse d’un café et, peu après, en regardant la rue, il m’a dit : « Tu sais, je crois qu’il y a désormais trop de voitures dans les villes. » Sans doute n’y avait-il jamais songé auparavant, trop absorbé par des choses bien plus importantes. Une illumination soudaine lui était venue et il avait eu la fraîcheur mentale de l’énoncer. Moi, petit snobinard empoisonné par la Seconde inactuelle de Nietzsche, j’aurais hésité à le dire, même si je le pensais.

Le second choc par évidence frappe en général ceux qui, comme moi, ont une énorme bibliothèque, si vaste que, en entrant à la maison, on ne voit qu’elle, car il n’y a qu’elle. Le visiteur s’avance et dit : « Que de livres ! Et vous les avez tous lus ? » Au début, je pensais que cette réaction était l’apanage de gens peu familiers du livre, habitués aux petites étagères où trônent cinq polars et trois volumes d’une encyclopédie pour enfants. Or l’expérience m’a appris que c’est aussi celle de personnes au-dessus de tout soupçon. Vous me direz qu’il s’agit de gens pour qui la bibliothèque est un dépôt de bouquins lus et non un instrument de travail, mais cela ne suffit pas. Je crois que face à une multitude de livres, chacun est saisi par l’angoisse de la connaissance, et dérape fatalement vers la question qui exprime son tourment et ses remords.

Le problème est que, à la boutade « Tu es celui qui répond toujours », on s’en tire avec un petit sourire ou, si on veut être gentil, avec un « Elle est bien bonne, celle-là! ». Mais pour les livres, vous êtes bien obligé de répondre, tandis que vous sentez vos maxillaires se contracter et une sueur glacée ruisseler le long de votre colonne vertébrale. Avant, j’optais pour le mépris : « Non, je n’en ai lu aucun, sinon pourquoi les garderais-je ici ? » Mais la réponse est dangereuse car elle déclenche une réaction évidente : « Ah bon! Et vous les mettez où, ceux que vous avez lus ? » Le mieux serait la réponse standard de Roberto Leydi « J’en ai lu bien davantage, Monsieur, bien davantage », qui foudroie l’adversaire, le plongeant dans un état d’engourdissante vénération. Mais je la trouve impitoyable et anxiogène. Aujourd’hui, je m’en tiens à l’affirmation ; « Non, là c’est ceux que je dois lire d’ici le mois prochain, le reste Je l’entrepose à l’université », réponse qui d’un côté suggère une sublime stratégie ergonomique, et de l’autre amène le visiteur à anticiper le moment de prendre congé.

« Le visiteur s’avance et dit : « Que de livres ! Et vous les avez tous lus ? » [...]  Avant, j’optais pour le mépris : « Non, je n’en ai lu aucun, sinon pourquoi les garderais-je ici ? » Mais la réponse est dangereuse car elle déclenche une réaction évidente : « Ah bon! Et vous les mettez où, ceux que vous avez lus ? » Le mieux serait la réponse standard de Roberto Leydi « J’en ai lu bien davantage, Monsieur, bien davantage », qui foudroie l’adversaire, le plongeant dans un état d’engourdissante vénération. Mais je la trouve impitoyable et anxiogène. Aujourd’hui, je m’en tiens à l’affirmation ; « Non, là c’est ceux que je dois lire d’ici le mois prochain, le reste Je l’entrepose à l’université », réponse qui d’un côté suggère une sublime stratégie ergonomique, et de l’autre amène le visiteur à anticiper le moment de prendre congé. »

Illustration de l’ami CASAJORDI

CLASSER / DÉCLASSER












Ainsi donc, l’un des principaux problèmes que rencontre l’homme qui garde les livres qu’il a lus ou qu’il se promet de lire un jour est celui de l’accroissement de sa bibliothèque. Tout le monde n’a pas la chance d’être le capitaine Nemo.

Georges Perec

 

Dans la Bibliothèque du Superflu dont j’aimerais qu’elle trouve toujours une place sur nos étagères, ce Dictionnaire des lieux imaginaires est, sans l’ombre d’un doute, un ouvrage dont la consultation est indispensable.

Italo Calvino

Le gardien du cabinet :

Je range mes bibliothèques et prépare quelques petits textes pour la circonstance. Ranger, déranger, à un moment, c’est presque la même chose. Le rangement peut être au sol et le dérangement sur les rayonnages. Question de point de vue. Il faut aussi que je laissse une place vide – celle d’un livre -  afin de pouvoir lire debout, prendre des notes à mon aise et faire des croix au crayon de papier dans les marges. Important les marges. Dans la Bibliothèque du Superflu dont j’aimerais qu’elle trouve toujours une place sur nos étagères, ce Dictionnaire des lieux imaginaires est, sans l’ombre d’un doute, un ouvrage dont la consultation est indispensable.

 

Evelyne Roux :

Pourquoi MES bibliothèques ? Vous avez une bibliothèque secondaire ? Tertiaire ? Quaternaire ?

 

Le gardien :

Parce que j’ai des bibliothèques dans chaque pièce – plus trois bureaux – et d’autres dans deux autres maisons. Toutefois ma compagne m’a interdit la cuisine et la salle de bain.

 

Benjamin C. :

C’est pas le tout de les ranger. Le classement alphabétique est certainement le plus commode. Le plus enquiquinant, c’est de les nettoyer (dépoussiérage annuel)

 

Le gardien :

Hélas le classement alphabétique ne suffit pas. On peut classer les romanciers, quoi que je sépare les contemporains des classiques et les littératures étrangères de la françaises. Il reste aussi toutes les autres disciplines. Et puis il y a aussi les formats. et les articles découpées dans les livres. les doubles qui servent de bibliothèque de travail… Et puis, et puis…

 

Pascal Bouchet-Spiegel :

 Maxime avait gagné sa chambre. Il y avait fait transférer sa bibliothèque et procédé à une répartition à demi-aléatoire. “Aucune perfection en matière de classement !” prétendait-il. Aussi, le rayonnage avait-il satisfait le mieux à son rayonnement. Certains rayons ordonnaient les ouvrages par la couleur, d’autres par la taille. Classés par ordre alphabétique, par auteur, par genre, par langue, par âge, par hasard, par valeur, par côte, par imprimeur, par éditeur, par collection, par utilité… Le rayon des dictionnaires y tenait une place de choix. Au dernier rang, les rossignols, muets et poussiéreux. À l’horizontale, les livres à lire ou à relire, et puis les inclassables qui tous avaient pris place dans le même rayon. Ce paradoxe des inclassables ordonnés sans peine et sans nulle autre logique que la coexistence naturelle de ceux qui se ressemblent donnait une tournure quasi-prophétique à l’assertion du chercheur : “Aucune perfection en matière de classement !” Les sentences de Maxime tombaient comme des couperets et s’ensuivaient généralement du point définitif, conçu sur le modèle du gourdin. “Le modèle alphabétique est le plus insensé qui soit.” disait-il.

 

Pascal Bouchet-Spiegel in Rue du Palindrome p.51 (éditions du Petit véhicule, Nantes)

 

Le gardien :

Cher Pascal, un beau brin de texte que n’aurait renié ni l’ami Perec, ni l’auteur de Comment j’ai écrit certains de mes livres.

(…)

Je crois – où je sais pour le pratiquer – qu’une bibliothèque ne doit être rangée que pour son auteur et accessible, de fait, uniquement à ce dernier…

Le classement selon le dessinateur Edward Gorey

 Monsieur Norbert :

« Qui ose parler de classement alphabétique ? Rien ne vaut une classification aléatoire, obéissant aux lois de la logique floue. Un anti-classement, obéissant aux impulsions du moment et aux affinités farfelues, aux rapprochements improbables, aux coups de coeur imprévisibles, et lisible pour son seul bibliothécaire. La fantaisie est le seul classement de bibliothèque qui ne m’ait jamais permis de m’y retrouver.

Bon, je le reconnais, ce n’est pas forcément toujours le plus rapide, mais que c’est bon, la lecture buissonnière ! »

(…)

Aïe ! je crains, cher Eric, que vous ne soyez désormais condamné à classer « L’Art d’accommoder les crustacés » à côté des œuvres complètes de Gérard de Nerval.

Enfin, si vous vous y retrouvez, c’est l’essentiel…

 

Benjamin C. :

Chers tous. C’est évidemment une question de point de vue. Je trouve pour ma part (est-ce inattendu ?) que le classement alphabétique fait droit aussi à d’étonnants tours. J’aime assez l’idée que Brautigan côtoie Borges, que Faulkner côtoie Fante, ou que Simak tienne au chaud entre Shakespeare et Stevenson. Essayez avec la musique, c’est encore plus marrant. Pour le reste, le classement aléatoire (ou empirique, comme on voudra) me semble intéressant bien que singulièrement casse-gueule dès qu’il s’agit de s’attaquer à un travail de recherche. A l’école, à l’université, hélas (et pardon), il s’agit aussi de rendre sa copie à l’heure.

 

Monsieur Norbert :

Comme quoi même le classement alphabétique peut être révélateur de jolies failles (pas seulement temporelles). Somme toute, la fantaisie se niche souvent là où on l’attend le moins…

Je vous rassure tout de suite, cher Benjamin, je me fais une joie de ne jamais rendre mes copies à l’heure. Mais ça, c’était, hélas ! Parfaitement prévisible…

Le gardien :

En délcassant, donc, je ne peux m’empêcher de vous faire la lecture. Les lecteurs de perec me comprendreront. oui, le rangement est presque une science inexact, surtout quand on dérange.

« Une bibliothèque qu’on ne range pas se dérange : c’est l’exemple que l’on m’a donné pour tenter de me faire comprendre ce qu’était l’entropie et je l’ai plusieurs fois vérifié expérimentalement.
(…)
Le désordre dans une bibliothèque n’est pas en soi une chose grave ; il est de l’ordre du « dans quel tiroir ai-je mis mes chaussettes ? » : on croit toujours que l’on saura d’instinct où l’on a mis tel ou tel livre et même si on ne le sait pas, il ne sera jamais difficile de parcourir rapidement tous les rayons.
(…)
A cette apologie du désordre sympatique, s’oppose la tentation mesquine de la bureaucratie individuelle : une chose pour chaque place et chaque place à sa chose et vice versa ; entre ces deux tensions, l’une qui privilégie le laisser-aller, la bonhomie anarchisante, l’autre qui exalte les vertus de la tabula rasa, la froideur efficace du grand rangement, on finit toujours par essayer de mettre de l’ordre dans ses livres : c’est une opération éprouvante, déprimante, mais qui est susceptible de procurer des surprises agréables, comme de retrouver un livre que l’on avait oublié à force de ne plus le voir, et que, remettant au lendemain ce qu’on ne fera pas le jour même, on redévore à plat ventre sur son lit.

Georges Perec in Penser/Classer

Monsieur Norbert :

J’aime ma bibliothèque : c’est l’un des rares lieux où il me soit encore permis de me perdre impunément.
Il faut dire qu’elle change sans cesse de visage : elle me précède, elle me suit, elle s’échappe, elle m’entasse, elle s’empile, elle me déborde, elle me vend au plus offrant, elle m’échange, elle se donne au premier venu, elle me met en carton avec des trous pour pouvoir respirer, elle m’oublie sur un banc ou dans un grenier, elle s’oublie même parfois au pied d’un réverbère, elle me montre les crocs quand je ne la comprends pas, elle pisse sur la moquette quand je suis en colère, elle pousse même le vice jusqu’à remuer la queue et lécher la main des inconnus pour que je n’oublie pas qu’elle a toujours eu un faible pour Andréa de Nerciat.
Il faut dire qu’elle est un peu nomade : elle s’est toujours fait la belle, et a tenté plusieurs fois de me perdre. Le syndrome du Petit Poucet sans doute.
Alors, comment diable voulez-vous que je m’y retrouve, moi ?

Jean-David Jumeau-Lafond :

« Le classement thématique puis par formats puis alphabétique me semble le plus efficace.
Les ouvrages précieux, envois, reliures rares, provenances exceptionnelles sont à conserver à part évidemment. Ceci dit, il y a toujours des livres qui « disparaissent »…. »

Le gardien du Cabinet vous recommande la lecture de :

 Penser/Classer, de Georges Perec(Seuil)

Des Bibliothèques pleine de fantômes, de Jacques Bonnet (Denoël)

 Rue du Palindrome, de Pascal Bouchet-Spiegel (éditions du Petit véhicule, Nantes)

Ça Et 25 Centimes de Alberto Manguel (L’escampette éditions)

 

Il s’entend que les lecteurs et les amis du cabinet peuvent prendre part à la conversation et glisser ici leurs témoignages..

Le pessimisme atteint quelqu’un qui attend la pluie ; moi je suis trempé jusqu’aux os.

Léonard Cohen

 

Au comte Jan Nepomucen Potocki qui mit fin à ses jours à l’aide d’une petite balle d’argent, façonnée à partir du couvercle de sa théière et polie par ses soins

 

Mon ami G. L. n’a plus le goût à rien, à  commencer par le goût à vivre. Il cultive son indolence avec une rigueur féroce. Lorsqu’ il lit, c’est pour mieux s’endormir sur la volumineuse Anatomie de la mélancolie de Thomas Browne qui lui sert alors d’oreiller revêche. Ses cauchemars sont ses seuls loisirs et le jeu du pendu son dernier centre d’intérêt. Jusqu’à ce triste jour, c’était avant hier, où la grande idée lui est venue. Puisqu’il a tout raté, il ne ratera pas sa sortie. Un sucide, mais quelque chose de grandiloquent, voilà ce qu’il va imaginer. Un acte désespéré dont on se souviendra longtemps. Aussi mon ami G. s’est décidé – un effort pour lui – à recenser les suicides possibles. Les barbituriques, c’est un peu trop chimique, les armes à feux, c’est bruyant ; Quant à la noyade, il déteste l’eau froide. Bien sûr, il y a les suicides romantiques, mais c’est à son goût un peu trop… romantique. Après une courte réflexion, il décide de se rendre à la bibliothèque de son quartier, certain qu’il trouvera là une documentation des plus précieuses.

–  Bonjour Madame, Je cherche des livres rares sur le suicide…

– Au fond là-bas, il y a un rayon sciences humaines, puis ce sont les arts du cirque, ensuite c’est les rayons des livres la question.

Une fois sur place, mon ami s’aperçoit que le rayon est vide. Pas un seul livre sur le sujet qui l’obsède ! Un peu interloqué, il retourne voir la bibliothécaire et lui fait part de son étonnement.

La bibliothécaire le regarde, désabusé :

– Oui, hélas, je sais cela, ce sont des lecteurs sans scrupules, ils ne rapportent jamais les livres !

Depuis mon ami ne fréquente plus les bibliothèques.

© Les égarement de Eric Poindron

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