Archives de catégorie : POÈTES

RENÉ ROUGERIE LE MAGNIFIQUE

L’éditeur René Rougeries, « l’homme – poésie », est décédé

« Je publierai donc ce que j’aime. Revendiquant même le droit de me tromper. Refusant toutes les étiquettes, ne me laissant enfermer dans aucun système. Capable d’aimer aussi bien une poésie lyrique que celle concise où chaque mot porte son poids ».

Fondateur, en 1948, des éditions Rougerie à Mortemart (Haute-Vienne), consacrées exclusivement à la poésie, René Rougerie, âgé de 84 ans, est décédé à Lorient, dans la nuit de jeudi à vendredi. Farouchement indépendant, refusant les étiquettes et les modes, passionné par son métier qu’il pratiquait en utilisant toujours de vieilles presses fonctionnant au plomb, René Rougerie avait à son catalogue : BorisVian, Max Jacob, Victor Segalen, René Guy Cadou, Joe Bousquet, Pierre Reverdy… Il publiait aussi plusieurs poètes bretons contemporains : Gilles Baudry, Guénane, Yvon Le Men, Anne-José Lemonnier, Yves Prié. Quelques semaines avant son décès, il avait réédité le dernier volume des oeuvres de Saint-Pol-Roux, « Litanies de la mer», ainsi que l’oeuvre poétique » complète de l’immense Xavier Grall.

Mardi, dans une librairie de Lorient où il était venu déposer ses derniers ouvrages, comme il en avait l’habitude, René Rougerie a été victime d’un malaise. Transporté à l’hôpital de Lorient, les médecins devaient déceler un accident vasculaire cérébral, une attaque qui allait lui être fatale.

Son fils Xavier va continuer le travail du père, familiale et artisanale ; essayons d’être à ses côtés.

Pour René, l’argent ne comptait guère. Il vous « faisait un prix » ou ajoutait un poète à votre pile. Je me souviens l’avoir rencontré voilà plusieurs années et lui acheter ses livres blancs, à la typographie rouges, que je conserve comme mes trésors. Aujourd’hui, je pense A Mikaël Lugan, ou à mon autre ami Yvon Le Men et je m’associe à leur peine.

Et pour conclure, vive la typographie …! René Rougerie

ÉDITIONS ROUGERIE

EN CHUCHOTANT ET EN PASSANT…

Vous me réveillerez au son de vos pensées secrètes

Je me lèverai joyeux dans votre cerisaie

Et je vous raconterai des des histoires de feuilles mortes

De renards insurgés sous la lune

Des histoires de fesse et de brioches rares

Et vous me laisserez me rendormir

Sur mes compas et mes boussoles

De guêpes retirées des affaires

Alexandre Voisard, poète suisse romand, extrait de Le Repentir du peintre.

DES FÉES…












PAUL FORT COMME UN POETE

Je n’étais qu’un petit poète (…) je voyais des fées partout.

Paul Fort

 « La, la, la, et là, il y a des fées autour de moi ! Do ré mi, il y a des fées dans ma vie, do Remi ré, il y a des fées dans ma cité… »

En 1878. C’est un enfant qui joue près d’une cathédrale en couleurs, dans une petite rue du Clou dans le fer, exactement… Entre l’enfant et la cathédrale, il y a un cerf-volant. C’est un gars du monde fredonnant qui enchante. Petit comme on l’est à six ans, pinson comme un enfant. Rue du Clou dans le fer… Petit Paul, c’est un garçon comme le printemps. À l’Est, à Reims, un provincial, enfant comme un poète, joue à saute-mouton dans une ruelle pavée de bonnes intentions. Si l’enfant levait les yeux au ciel, il attraperait le pigeon bleu, les tours de cathédrale et le vent rouge qui file comme une chanson.

Rue du Clou dans le fer, sur le mur gris, à la craie blanche quelqu’un a écrit…

« Le poète n’a pas besoin d’apprendre à écrire La poésie raconte les enfants qui jouent Le poète est un enfant qui joue La poésie est un carillon Le poète croit aux fées, Les fées, rien que les fées, L’enfant aussi »

L’enfant qui ne sait pas lire s’arrête et lit, Puisqu’il est poète.

Il chante car il est heureux l’enfant.

L’enfant joue sa mère l’appelle Il sourit.

– On va partir, dit la mère… à Paris… Tu es grand maintenant. Ce n’est pas vrai, l’enfant est tout petit.

– Tu verras, c’est beau, c’est grand Paris…

L’enfant qui grandit va vite à grandir.

Plus de cathédrale, de bleu, de rouge et de mots blancs sur le mur se dit l’enfant. Paris, ça a beau être grand, c’est trop grand… « Les mots, emporte-les, c’est pour toi. »

– Qui a parlé ? – C’est moi, la fée à laquelle tu crois…

– Comment vous le savez ?

– Parce que je suis une fée.

– Je ne vous crois pas.

– Ne grandis pas si vite, crois-moi plutôt.

Alors l’enfant s’approche et découvre la fée, sur le clou. Rue de la fée sur le Clou dans le fer. Ça existe quand on veut… Et comme l’enfant veut…

– Emporte les mots en voyage. Remplis tes poches… prends en des poignées et jette-les sur les murs. A Paris. – J’ai le droit ? – Tu as tous les droits. Un poète pupille, ça pille puis ça éparpille. Crois en toi comme tu crois en moi. Je serai Urlurette, et tu seras l’hurluberlu. Tu seras le poète, je serai la fée savante. Tu seras un poète intégral comme l’écrira un poète… Je serai ta servante, tu seras le prince des poètes… officiel.

Puis, la fée a écrit ces derniers sur le mur de printemps. Chaque jour qui passe, tu seras un peu plus poète et ce ne sera pas ta faute…

Loin de la rue du Clou dans le fer, l’enfant a fini par grandir, puis s’est arrêté. Ensuite il est devenu vieux… Entre-temps, il a continué à devenir poète. Tout le temps, à plein-temps. Prince des poètes et poète intégral. À Paris… Plein de livres, remplis, de cerfs-volants de cathédrales et de fées… La fée ! Personne n’a su s’il l’avait oubliée…

Des spécialistes ont dit : « dans ses livres, il y avait quand même beaucoup de fées. Des fées ! »

Les autres, les “pas spécialistes” ont dû penser qu’il les avait inventées…

Puis d’avis de tous, le temps a encore passé…

Ici, le temps qui passe comme les anges de cathédrale… fiche le camp comme cerf-volant.

En 1958. A Reims, Rue du Clou dans le fer…

Les enfants cassent les jouets, mais les adultes cassent beaucoup plus.

Les villes, les cathédrales et même les perchoirs à fées. Un vieux monsieur se penche sur le clou comme d’autres sur le passé.

Plus rien.

Il écrit :

« Chaque jour qui passe, je suis un peu plus poète… Et ce n’est pas ma faute… »

Seulement un vieux monsieur. Le petit Paul. À Reims, car ça se passait à Reims et personne ne l’a su. Pensez… Un poète, ça n’intéresse personne. Attention, c’était un poète célèbre. Alors ça aurait pu intéresser ceux qui ne s’intéressent à rien. Il a réussi à Paris. A Paris, vous savez, mais il est d’ici !

Puis petit Paul est parti, vieux comme tout. Puis il est mort. Deux ans après. Comme tous les poètes qu’on dit immortels.

Aujourd’hui, sur le mur, sous le Clou dans le fer, un enfant a écrit :

« Ici naquit Paul Fort qui croyait aux fées et à la poésie.»

« La, la, la, et là, il y a des fées autour de moi ! Do Remi ré, il y a des fées dans ma cité, Do ré mi, il y a des fées dans ma vie… »

Le Prince de Poètes

 

© Les petits mots-hommages de Eric Poindron

RÉSISTONS BRUNO DOUCEY

Je ne reviens pas sur l’excellent article, sur ce site même, de David Caviglioli, expliquant comment Robert Laffont gèle les éditions seghers, répondant aux coups de sifflet du groupe Editis qui se couche aux pieds du groupe espagnol Planeta qui ne sait lui-même d’Atlas que les parts de marché qu’il peut lui piquer pendant qu’il soutient le monde.

Plus sérieusement, je veux dire à quel point cette décision est regrettable. Et je veux témoigner de l’admirable travail que Bruno Doucey a accompli (mais qu’il continuera d’accomplir, ailleurs) pour la poésie. Pour la poésie et donc pour la respiration du monde, n’en déplaise aux fumeurs de cigares suisses. Pour son salut, au monde, qui dépend moins des comptes bancaires que du partage et du geste profondément éthique de la culture. À l’heure où les protestations de virginité fusent de toutes parts des bacchanales capitalistes financées par des citoyens qui n’en peuvent mais qu’on les prenne pour des porcs, il n’est pas étonnant cependant de voir liquidée la seule innocence qui juge en même temps les défaillances de l’économie mondiale. Et qui le fait avec les armes tranquilles de la beauté, ce qui entre dans la grande tradition seghers, celle de Pierre pour commencer. Celle de Bruno Doucey pour perpétuer. Je me souviens, outre des belles anthologies que l’on peut toujours se procurer à son grand profit (et dont j’ai parlé dans Poésie à Haut Débit), d’un magnifique spectacle au printemps dernier, à partir du texte de Juan Jamon Jimenez : Platero et moi. C’était cela aussi la magie Doucey : montrer que la poésie est plus qu’un spectacle, une réconciliation avec la vie. Je mettrai en ligne prochainement mon texte sur une anthologie fondamentale de Seghers, celle sur la poésie de la Résistance. On verra d’ailleurs à quel point elle nous enjoint de résister aux nouvelles formes de barbarie. Pour l’heure je veux proposer ici un extrait de texte, qui revient sur l’originalité des petits volumes de poésie seghers, qui ont enchanté les Français d’après-guerre et d’avant néo-libéralisme, du temps où l’identité nationale se faisait avec le cosmopolitisme du livre à cœur ouvert et à l’âme savante. Mais ce que je vais vous raconter d’hier, c’est l’histoire de demain. Reste à savoir la guerre qu’il y aura d’ici là. Étant donné qu’elle a commencé dans ce qui est censé être notre propre camp, celui de la démocratie, il reste à résister contre sa trahison.

Rêvons un peu. Une collection de poésie, au format de poche, où l’on ne se contenterait pas de revisiter les classiques, où l’on prendrait le risque de l’analyse sans pour autant jargonner. Des extraits conséquents feraient pénétrer dans l’oeuvre, une biographie rapprochant l’auteur et le lecteur. Et puis, forcément, le vif succès. La soif de poésie du public, au-delà de toute attente, un public plutôt jeune d’ailleurs, s’arrachant les ouvrages, au point que l’on puisse vendre quinze mille exemplaires par numéro dès le lancement de la collection, au point que cette collection dure une trentaine d’années, engendrant plus de deux cent cinquante titres,diffusant la poésie dans toutes les couches de la société. Ce rêve de poète ou d’ami de la poésie, il fut réalité au sortir des années terribles de la seconde guerre mondiale, grâce à Pierre Seghers et à sa collection Poètes d’aujourd’hui.

C’étaient les poètes qui, n’en déplût à Benjamin Péret ou aux ennemis d’Aragon, avaient maintenu l’honneur de la France face à la Propagandastaffel, su porter la voix des événements et redonner du courage à bien des indécis. Poésie de l’Histoire enfin, poésie dans l’Histoire. Pas de scission entre le discours et le sujet. Max-Pol Fouchet et la revue Fontaine à Alger, René Tavernier et Confluences à Lyon, les Cahiers du Sud à Marseille, contre la N.R.F de Drieu la Rochelle. Les éditions de Minuit clandestines, l’Honneur des Poètes, qui paraît le 14 juillet 1943 et une nouvelle anthologie, Europe, en mai 1944, publiée par Aragon, Eluard et Vercors. Et puis Pierre Seghers.

Déjà, dans Les Poètes casqués, ou P.C 39, il avait lancé un appel à tous les poètes sous les drapeaux, des hommes comme Aragon ou Claude Roy y avaient répondu, ensuite s’était déployée l’aventure de la revue Poésie, Poésie 40, 41, Poésie 42, avec les premiers vers de Claude Vigée, entre bien d’autres. La devise de Poésie: Maintenir. Et l’on peut dire sans maniérisme que Pierre Seghers fit plus, durant ces années-là, que maintenir allégoriquement la tête de la France hors des eaux troubles de la collaboration. C’est à lui que Jean Cayrol, au retour de sa déportation, donnera ses Poèmes de la nuit et du brouillard. A lui aussi qu’Aragon donnera les poèmes de La Diane française. Le titre de la revue engagée s’accompagne ainsi de son millésime historique jusqu’après la Libération. Elle atteint alors en moyenne 15 000 exemplaires. Elle cesse de paraître en 1947. Pierre Seghers vient de fonder sa maison d’édition. Et il se lance dans l’aventure de la collection des Poètes d’aujourd’hui. Une poésie tombée dans le domaine public, au sens strict. En 1944, le 10 mai, il publie le n°1 de la collection. Eluard, par Louis Parrot. Suit Aragon. Max Jacob. Bien d’autres. Ce sont des centaines de milliers d’exemplaires vendus.

Les Français ont faim de poésie, ils la dévorent selon cette recette infaillible et c’est une poésie du monde entier qui se donne à eux. Une poésie de poètes célèbres, de poètes appelés à le devenir, la collection donnant ses chances à des créateurs et à des critiques parfois inconnus mais qui font là leurs armes. Les armes de la poésie, Pierre Seghers les connaît. Les petits livres carrés font le tour du monde, traversent les années, nous avons tous dans nos bibliothèques au moins un exemplaire de ces Poètes d’aujourd’hui si facilement identifiables, avec la photographie de l’artiste en couverture.

© Jean-Luc Despax pour BibliObs

Le gardien du Cabinet en profite pour vous recommander la lecture indispensable et renouvellée de :

La Résistance et ses poètes, 1940-1945,  de Pierre Seghers (Seguers)

« J’ai hésité longtemps avant d’écrire cette histoire. Trente ans. Avec le recul, je crois aujourd’hui qu’un témoignage vécu au jour le jour peut être utile. A-t-on jusqu’ici entrepris de relever l’itinéraire des poètes de la Résistance, d’en regrouper les auteurs, de fournir à l’Histoire un travail de synthèse ? Dans le labyrinthe des réseaux, le chassé-croisé des pseudonymes, au détour des événements, des prisons au maquis, de Lyon à Alger, des camps de déportation aux clandestins, du musée de l’Homme à Poésie 40-44 et à bien d’autres, a-t-on essayé, depuis plus de trente ans, d’aller aux sources, aux motivations, de faire revivre cette époque ? Si surprenant que cela paraisse à première vue, non ! Ceux qui se pencheront sur la poésie de la Résistance trouveront ici le rappel d’un temps de misères et de sang, de férocité et de colère, de contestation et d’espoir. Au-delà de mon expérience personnelle, et pour reprendre un titre de Pablo Neruda, j’essaierai de faire entendre le « Chant général » qui fut celui de cette époque, l’écho d’une opposition viscérale, celle du chagrin et de la parole, de la mort vaincue par la volonté de survivre. »

La Résistance et ses poètes, publiée pour la première fois en 1974 aux éditions Seghers, est l’histoire, exaltante et douloureuse, d’un combat mené dans l’ombre et la clandestinité par des êtres épris de justice, de paix et de liberté. Un livre magistral enfin réédité.

Le gardien en profite aussi pour vous annoncer que l’ami Bruno Doucey, poète et lutteur incomparable nous prépare pour binetôt de biens belles surprises…

 

UN BON POÈTE EST UN BAUDELAIRE MORT
par grégoire Leménager

Triste paradoxe ; pendant que Robert Laffont gèle les éditions Seghers, au prétexte que la poésie n’est pas un secteur assez rentable, on apprend qu’une édition originale des «Fleurs du mal» (1857), dédicacée par Charles Baudelaire à Narcisse Ancelle, a battu des records ce mardi 2 décembre chez Drouot : elle s’est vendue 775.000 euros (c’est-à-dire 620.000 euros hors frais).

C’est mieux que chez Sotheby’s en 2007, où une autre édition dédicacée était partie pour 560.000 euros, a raconté l’expert de la vente. Il avait de quoi se réjouir, si l’on en croit le résumé de l’Afp :

« Le total de la vente de 180 lots de lettres, livres et objets ayant appartenu ou ayant jalonné la vie de Baudelaire a rapporté au total 4.050.000 euros (également avec les frais), soit plus du double des estimations. »

S’est particulièrement distinguée la «lettre du suicide» datée du 30 juin 1845, dans laquelle le futur auteur du «Spleen de Paris» confiait à son conseiller judiciaire et ami Narcisse Ancelle être au bout du rouleau : «elle a atteint 225.000 euros, ce qui constitue également un record d’enchères pour une lettre du poète.»

On est content pour Baudelaire, qui n’a cessé de tirer le diable par la queue. En octobre 1852, il avouait au docteur Véron «dans quel insupportable cercle vicieux» il se trouvait «enfermé» : «trouver de l’argent pour en gagner».

La première publication des «Fleurs du mal», le 25 juin 1857 chez Poulet-Malassis, ne devait pas exactement arranger les choses : ce recueil conçu «avec fureur et patience», qu’il présentait à sa mère comme «revêtu d’une beauté sinistre et froide», et dont, effrayé par ses propres audaces, il avait in extremis «retranché un tiers aux épreuves», allait surtout lui rapporter, comme on sait, une condamnation pour offense à la morale publique. «Il n’a pas eu la vie qu’il méritait», résumait Sartre.

La postérité peut bien faire ce qu’elle peut pour compenser, il faut croire que déjà, à l’époque, un bon poète était un poète mort. Ça ne s’est pas arrangé ; ceux qui résistent aujourd’hui pour défendre Seghers ont, hélas, du pain sur la planche.

PS. Au chapitre des ventes aux enchères spectaculaires, on se doit d’annoncer aux amateurs de manuscrits que celui de «The Original of Laura», le roman inachevé de Nabokov qui vient d’être publié aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, mais aussi en Russie, sera mis en vente chez Christie’s, à New York, ce vendredi. Estimation: entre 400.000 et 600.000 dollars. Dimitri Nabokov a décidément bien fait de ne pas brûler ces 138 fiches bristol, comme l’avait demandé son père avant de mourir.

© G.L. pour BibliObs

L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu.

Charles Baudelaire

Extrait de Le Confiteor de l’artiste,

in Petits poèmes en prose ou Le Spleen de Paris

SACRÉ POÈTE !

Poète maudit, Patrick Kavanagh est l’un des plus merveilleux iconoclastes de la littérature irlandaise et le plus grand poète de la moitié du vingtième siècle. Toute sa vie, il se heurtera « à l’Église, à l’État et aux plus vils mercenaires » des lettres :

« À chaque fois que j’entends le mot poésie (ou art), je vais au PMU. »

Quand je suis arrivé à Dublin en 1939, l’opération Renaissance littéraire irlandaise battait encore son plein. Les conversations qui se tenaient alors au Pub des Poètes me faisaient l’effet d’insupportables radotages entre journalistes et fonctionnaires.
Pas une once d’humour là-dedans. Et, bien entendu, tous ces gens croyaient si fermement à la poésie qu’ils n’imaginaient pas une seconde que le poète pouvait manger. Ce n’est pas que je me plaigne, croyez-le bien. je me contente de raconter deux ou trois choses ridicules. Mon éducation de pauvre m’avait donné foi en une chose : la respectabilité. Un bon travail, une vie décente. Toute cette racaille qui menait la vie de bohème dans des sous-sols ou des abris de fortune dans la montagne m’inspirait une sainte horreur.

Vaincu par l’amour, de Patrick Kavanagh, aux merveilleuses éditions ANATOLIA

Les gens ne voulaient pas d’un poète, ce qu’il leur fallait avant tout c’était un idiot du village.

ATTENTION POÈTE

A relire et à méditer..

PÉTITION D’UN VOLEUR À UN ROI VOISIN

par Pierre François Lacenaire, brigand et poète 

Pétition d’un voleur à un roi voisin

Sire, de grâce, écoutez-moi :
Sire, je reviens des galères…
Je suis voleur, vous êtes roi,
Agissons ensemble en bons frères.
Les gens de bien me font horreur,
J’ai le coeur dur et l’âme vile,
Je suis sans pitié, sans honneur :
Ah ! faites-moi sergent de ville.

Bon ! je me vois déjà sergent :
Mais, sire, c’est bien peu, je pense.
L’appétit me vient en mangeant :
Allons, sire, un peu d’indulgence.
Je suis hargneux comme un roquet,
D’un vieux singe j’ai la malice ;
En France, je vaudrais Gisquet :
Faites-moi préfet de police.

Grands dieux ! que je suis bon préfet !
Toute prison est trop petite.
Ce métier pourtant n’est pas fait,
Je le sens bien, pour mon mérite.
Je sais dévorer un budget,
Je sais embrouiller un registre ;
Je signerai :  » Votre sujet « ,
Ah ! sire, faites-moi ministre.

Sire, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère !
Je compte sur votre bonté ;
Car ma demande est téméraire.
Je suis hypocrite et vilain,
Ma douceur n’est qu’une grimace ;
J’ai fait… se pendre mon cousin :
Sire, cédez-moi votre place.

Fils d’honorables commerçants établis près de Lyon, élève au lycée de cette ville puis au petit séminaire d’Alès dont il est chassé, Pierre françois Lacenaire (1803-1836) entame sa licence en droit à Chambéry. Ses indélicatesses et ses débauches le contraignent à chercher refuge à Paris en 1825. Il sait s’y faire accueillir par les journaux de l’opposition. Mais un duel malheureux, en 1829, avec un neveu de Benjamin Constant, qu’il tue, le prive de ressources ; il vole et revend alors un cabriolet, ce qui lui vaut un an de prison purgé à Poissy. Il fait là, dira-t-il, son « université criminelle » et, dès sa sortie, fonde une association de malfaiteursCoupable d’avoir assassiné Chardon, un ancien camarade de prison, et sa mère ainsi que d’avoir agressé un garçon de banque rue Montorgueil à Paris, la malfaiteur Pierre-François Lacenaire est condamné à mort par les assises de la Seine. Lors de sa détention à la Conciergerie, Lacenaire rédigera ses mémoires qui contribueront largement à faire naître le mythe du dandy assassin et voleur.  La censure de la Monarchie de Juillet frappent également Les Mémoires, révélations et poésies de Lacenaire écrits par lui-même, à la Conciergerie dont le texte publié quelques mois plus tard est expurgé. Pierre-François Lacenaire y évoque ainsi les motivations de sa  » vengeance  » à l’égard d’une société qui n’a, selon lui, pas su lui donner la place qui lui revenait. L’ouvrage donnera néanmoins corps au mythe qui vient de naître. Le 9 janvier 1836, Lacenaire est guillotiné au petit matin, barrière Saint-Jacques à Paris.  Le caractère exceptionnel de l’affaire ne réside pas dans la nature du crime. Pierre-François Lacenaire n’est pas un tueur en série et sa culpabilité bien établie ne nécessite aucune révision posthume. Il est condamné à mort en novembre 1835 pour quelques faux en écriture et pour deux assassinats crapuleux. L’originalité de la cause gît tout entière dans la personnalité de Lacenaire. De son procès à sa mort sur l’échafaud en janvier 1836, ce dandy criminel, poète à ses heures, ne cesse de se mettre en scène. Objet de fascination et de scandale, il subvertit le théâtre judiciaire, détourne la règle du jeu. Mais ce qui importe, ce n’est pas Lacenaire mais les Mémoires de Lacenaire, œuvre en action, œuvre dont l’écho, de Lautréamont à Char, de Breton – que l’on retrouve dans L’anthologie de l’humour noir -  à Debord, est considérable.

N.B. Il s’entend qu’une bibliothèque ne contenant pas les mémoires, les poèmes et quelques correspondances de Pierre-François Lacenaire est une bibliothèque incomplète.

J’arrive à la mort par une mauvaise route, j’y monte par un escalier

Pierre-François Lacenaire

FEU SEGHERS

L’édition, c’est pas de la poésie. Robert Laffont gèle les Editions Seghers

Le courrier n’apporte plus que des mauvaises nouvelles. Les amis de Bruno Doucey ont reçu une lettre de ce passionné de poésie qui dit « Mon silence n’est pas un désert » sur le répondeur de son téléphone, et qu’on croyait toujours directeur des éditions Seghers. Il y explique avoir lui-même reçu une lettre au cours de l’été. Elle lui signifiait son licenciement économique en même temps que le gel de sa maison. Il a quitté ses fonctions mardi dernier.

Seghers appartient aux éditions Robert Laffont, qui appartiennent au groupe Editis, qui appartient au groupe espagnol Planeta. Au sein de cette chaîne de commandement, on ne sait pas qui a fait le choix de geler une des dernières maisons d’éditions consacrées à la poésie, qui a publié Jacques Roubaud, Andrée Chedid, Erri de Luca, Italo Calvino et Pablo Neruda. Elle sera désormais repliée sur la gestion de son fonds.

Dans sa lettre, Bruno Doucey regrette cette décision :

« Elle m’apparaît d’autant plus abusive que j’aurai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour éviter une situation qui risque de condamner le renouveau insufflé à cette maison. Aucune de mes propositions – rachat des Editions Seghers par un éditeur indépendant ou transfert de la marque vers un pôle éditorial susceptible de le développer – n’aura été retenue par la direction du groupe.»

La direction du groupe, on a tenté de la joindre. Elle a refusé de s’exprimer, et nous a proposé de lui envoyer un « courrier postal ». Que des mauvaises nouvelles, on vous dit.

© David Cavilioli pour BibliObs

Et j’en profite pour vos joindre la letttre de l’ami Bruno qui nous réserve quelques belles surprises pour l’avenir proche…

 
Plateau du Vercors, mardi 27 octobre 2009
 
Chers auteurs et amis,
 
Certains d’entre vous le savent déjà : les Éditions Robert Laffont et le groupe Éditis, qui appartiennent aujourd’hui au groupe espagnol Planeta, ont pris la décision de geler les Éditions Seghers qui seront désormais strictement repliées sur la gestion de leur propre fonds. Aussi ai-je reçu au cours de l’été, de Monsieur Leonello Brandolini d’Adda, PDG des Éditions Robert Laffont, une lettre de licenciement économique dont le préavis s’achève aujourd’hui même. 
 
Comme vous pouvez l’imaginer,  cette  décision  n’est  pas  la  mienne et je ne peux que m’y soumettre. Elle m’apparaît d’autant plus abusive que j’aurai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour éviter une situation qui risque de condamner le renouveau insufflé à cette maison. Aucune de mes propositions – rachat des Éditions Seghers par un éditeur indépendant ou transfert de la marque vers un pôle éditorial de la développer – n’aura été retenue par la direction du groupe.
 
La  soudaineté  de  mon  départ ne m’empêchera pas de vous dire combien les années passées à vos côtés ont compté pour moi et pour l’édition de poésie. Je  suis heureux et fier d’avoir pu mener à bien des projets éditoriaux qui auront rassemblé plusieurs centaines de voix venues de tous les continents. À l’heure du départ, j’en sens la présence fraternelle à mes côtés et sais quelle force cela représente. Les livres publiés
sous ma direction durant toutes ces années l’auront été avec vous, grâce à vous, et je vous en remercie. Ce qui a été semé continuera à vivre.

Je remercie également celles et ceux qui m’ont témoigné attention et amitié au cours des  mois compliqués qui viennent de s’écouler. Qu’ils soient rassurés : je continuerai  à défendre les mêmes valeurs et à placer, comme j’ai tenté de le faire au sein des éditions Robert Laffont, le sens, l’engagement et la défense de la poésie au cœur du projet éditorial.
 
Soyez assuré de ma vive et fidèle amitié en poésie,
 
Bruno Doucey

IN MEMORIAM

Le 25 octobre 1984 à Bolinas, Californie, plusieurs semaines après sa mort, on retrouve le corps de Richard Brautigan. Près du corps de l’auteur âgé de 49 ans se trouvaient un revolver calibre 44 magnum et une bouteille d’alcool. Suicide par coup de feu.

Brautigan avait écrit : 

« Nous avons tous une place dans l’histoire.

La mienne, c’est les nuages. »

Fragile…

BROTHER

Reçu de l’ami & trop méconnu poète Thomas Vinau ce poème aussi beau que les larmes…

Un jour Richard Brautigan
est allé à Hawaii
Il s’est coupé les cheveux
a acheté une chemise à fleur
a visité un cimetière de soldat
est passé à la bière
pour regarder les enfants
jouer sur la plage
s’est fait piquer par une bestiole
s’est mis en tête de pêcher un truc
a gravé un coeur sur un canon
a sauvé un coq du combat
a écrit à sa fille quelque chose comme
ici la mer est rose
et les tombes sont grasses
est repassé au whisky
a cherché une rivière dans la forêt
a marché dans la jungle
a caressé des yeux un drôle d’oiseau
a acheté un chapeau en paille
a gouté un plat vraiment trop épicé
a fait des rêves moites
a dansé avec une fille dans le hall de l’hôtel
a écrit un ou deux poèmes salés
et s’est décidé à rentrer
dans son hiver à Bolinas

Thomas Vinau, ETC-ISTE

Nous tenons chacun notre rôle dans l’histoire. Le mien, ce sont les nuages.

Thomas Vinau est l’auteur de L’âne de brautigan, aux éditions du soir au matin.

MAUDIT

Poète maudit, Patrick Kavanagh est l’un des plus merveilleux iconoclastes de la littérature irlandaise et le plus grand poète de la moitié du vingtième siècle. Toute sa vie, il se heurtera « à l’Église, à l’État et aux plus vils mercenaires » des lettres :

« À chaque fois que j’entends le mot poésie (ou art), je vais au PMU. »

« Quand je suis arrivé à Dublin en 1939, l’opération Renaissance littéraire irlandaise battait encore son plein. Les conversations qui se tenaient alors au Pub des Poètes me faisaient l’effet d’insupportables radotages entre journalistes et fonctionnaires.
Pas une once d’humour là-dedans. Et, bien entendu, tous ces gens croyaient si fermement à la poésie qu’ils n’imaginaient pas une seconde que le poète pouvait manger. Ce n’est pas que je me plaigne, croyez-le bien. je me contente de raconter deux ou trois choses ridicules. Mon éducation de pauvre m’avait donné foi en une chose : la respectabilité. Un bon travail, une vie décente. Toute cette racaille qui menait la vie de bohème dans des sous-sols ou des abris de fortune dans la montagne m’inspirait une sainte horreur. »

Vaincu par l’amour, de Patrick Kavanagh, éditions ANATOLIA

Les gens ne voulaient pas d’un poète, ce qu’il leur fallait avant tout c’était un idiot du village.

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