Je ne reviens pas sur l’excellent article, sur ce site même, de David Caviglioli, expliquant comment Robert Laffont gèle les éditions seghers, répondant aux coups de sifflet du groupe Editis qui se couche aux pieds du groupe espagnol Planeta qui ne sait lui-même d’Atlas que les parts de marché qu’il peut lui piquer pendant qu’il soutient le monde.
Plus sérieusement, je veux dire à quel point cette décision est regrettable. Et je veux témoigner de l’admirable travail que Bruno Doucey a accompli (mais qu’il continuera d’accomplir, ailleurs) pour la poésie. Pour la poésie et donc pour la respiration du monde, n’en déplaise aux fumeurs de cigares suisses. Pour son salut, au monde, qui dépend moins des comptes bancaires que du partage et du geste profondément éthique de la culture. À l’heure où les protestations de virginité fusent de toutes parts des bacchanales capitalistes financées par des citoyens qui n’en peuvent mais qu’on les prenne pour des porcs, il n’est pas étonnant cependant de voir liquidée la seule innocence qui juge en même temps les défaillances de l’économie mondiale. Et qui le fait avec les armes tranquilles de la beauté, ce qui entre dans la grande tradition seghers, celle de Pierre pour commencer. Celle de Bruno Doucey pour perpétuer. Je me souviens, outre des belles anthologies que l’on peut toujours se procurer à son grand profit (et dont j’ai parlé dans Poésie à Haut Débit), d’un magnifique spectacle au printemps dernier, à partir du texte de Juan Jamon Jimenez : Platero et moi. C’était cela aussi la magie Doucey : montrer que la poésie est plus qu’un spectacle, une réconciliation avec la vie. Je mettrai en ligne prochainement mon texte sur une anthologie fondamentale de Seghers, celle sur la poésie de la Résistance. On verra d’ailleurs à quel point elle nous enjoint de résister aux nouvelles formes de barbarie. Pour l’heure je veux proposer ici un extrait de texte, qui revient sur l’originalité des petits volumes de poésie seghers, qui ont enchanté les Français d’après-guerre et d’avant néo-libéralisme, du temps où l’identité nationale se faisait avec le cosmopolitisme du livre à cœur ouvert et à l’âme savante. Mais ce que je vais vous raconter d’hier, c’est l’histoire de demain. Reste à savoir la guerre qu’il y aura d’ici là. Étant donné qu’elle a commencé dans ce qui est censé être notre propre camp, celui de la démocratie, il reste à résister contre sa trahison.
Rêvons un peu. Une collection de poésie, au format de poche, où l’on ne se contenterait pas de revisiter les classiques, où l’on prendrait le risque de l’analyse sans pour autant jargonner. Des extraits conséquents feraient pénétrer dans l’oeuvre, une biographie rapprochant l’auteur et le lecteur. Et puis, forcément, le vif succès. La soif de poésie du public, au-delà de toute attente, un public plutôt jeune d’ailleurs, s’arrachant les ouvrages, au point que l’on puisse vendre quinze mille exemplaires par numéro dès le lancement de la collection, au point que cette collection dure une trentaine d’années, engendrant plus de deux cent cinquante titres,diffusant la poésie dans toutes les couches de la société. Ce rêve de poète ou d’ami de la poésie, il fut réalité au sortir des années terribles de la seconde guerre mondiale, grâce à Pierre Seghers et à sa collection Poètes d’aujourd’hui.
C’étaient les poètes qui, n’en déplût à Benjamin Péret ou aux ennemis d’Aragon, avaient maintenu l’honneur de la France face à la Propagandastaffel, su porter la voix des événements et redonner du courage à bien des indécis. Poésie de l’Histoire enfin, poésie dans l’Histoire. Pas de scission entre le discours et le sujet. Max-Pol Fouchet et la revue Fontaine à Alger, René Tavernier et Confluences à Lyon, les Cahiers du Sud à Marseille, contre la N.R.F de Drieu la Rochelle. Les éditions de Minuit clandestines, l’Honneur des Poètes, qui paraît le 14 juillet 1943 et une nouvelle anthologie, Europe, en mai 1944, publiée par Aragon, Eluard et Vercors. Et puis Pierre Seghers.
Déjà, dans Les Poètes casqués, ou P.C 39, il avait lancé un appel à tous les poètes sous les drapeaux, des hommes comme Aragon ou Claude Roy y avaient répondu, ensuite s’était déployée l’aventure de la revue Poésie, Poésie 40, 41, Poésie 42, avec les premiers vers de Claude Vigée, entre bien d’autres. La devise de Poésie: Maintenir. Et l’on peut dire sans maniérisme que Pierre Seghers fit plus, durant ces années-là, que maintenir allégoriquement la tête de la France hors des eaux troubles de la collaboration. C’est à lui que Jean Cayrol, au retour de sa déportation, donnera ses Poèmes de la nuit et du brouillard. A lui aussi qu’Aragon donnera les poèmes de La Diane française. Le titre de la revue engagée s’accompagne ainsi de son millésime historique jusqu’après la Libération. Elle atteint alors en moyenne 15 000 exemplaires. Elle cesse de paraître en 1947. Pierre Seghers vient de fonder sa maison d’édition. Et il se lance dans l’aventure de la collection des Poètes d’aujourd’hui. Une poésie tombée dans le domaine public, au sens strict. En 1944, le 10 mai, il publie le n°1 de la collection. Eluard, par Louis Parrot. Suit Aragon. Max Jacob. Bien d’autres. Ce sont des centaines de milliers d’exemplaires vendus.
Les Français ont faim de poésie, ils la dévorent selon cette recette infaillible et c’est une poésie du monde entier qui se donne à eux. Une poésie de poètes célèbres, de poètes appelés à le devenir, la collection donnant ses chances à des créateurs et à des critiques parfois inconnus mais qui font là leurs armes. Les armes de la poésie, Pierre Seghers les connaît. Les petits livres carrés font le tour du monde, traversent les années, nous avons tous dans nos bibliothèques au moins un exemplaire de ces Poètes d’aujourd’hui si facilement identifiables, avec la photographie de l’artiste en couverture.
© Jean-Luc Despax pour BibliObs
Le gardien du Cabinet en profite pour vous recommander la lecture indispensable et renouvellée de :
La Résistance et ses poètes, 1940-1945, de Pierre Seghers (Seguers)
« J’ai hésité longtemps avant d’écrire cette histoire. Trente ans. Avec le recul, je crois aujourd’hui qu’un témoignage vécu au jour le jour peut être utile. A-t-on jusqu’ici entrepris de relever l’itinéraire des poètes de la Résistance, d’en regrouper les auteurs, de fournir à l’Histoire un travail de synthèse ? Dans le labyrinthe des réseaux, le chassé-croisé des pseudonymes, au détour des événements, des prisons au maquis, de Lyon à Alger, des camps de déportation aux clandestins, du musée de l’Homme à Poésie 40-44 et à bien d’autres, a-t-on essayé, depuis plus de trente ans, d’aller aux sources, aux motivations, de faire revivre cette époque ? Si surprenant que cela paraisse à première vue, non ! Ceux qui se pencheront sur la poésie de la Résistance trouveront ici le rappel d’un temps de misères et de sang, de férocité et de colère, de contestation et d’espoir. Au-delà de mon expérience personnelle, et pour reprendre un titre de Pablo Neruda, j’essaierai de faire entendre le « Chant général » qui fut celui de cette époque, l’écho d’une opposition viscérale, celle du chagrin et de la parole, de la mort vaincue par la volonté de survivre. »
La Résistance et ses poètes, publiée pour la première fois en 1974 aux éditions Seghers, est l’histoire, exaltante et douloureuse, d’un combat mené dans l’ombre et la clandestinité par des êtres épris de justice, de paix et de liberté. Un livre magistral enfin réédité.
Le gardien en profite aussi pour vous annoncer que l’ami Bruno Doucey, poète et lutteur incomparable nous prépare pour binetôt de biens belles surprises…

UN BON POÈTE EST UN BAUDELAIRE MORT
par grégoire Leménager
Triste paradoxe ; pendant que Robert Laffont gèle les éditions Seghers, au prétexte que la poésie n’est pas un secteur assez rentable, on apprend qu’une édition originale des «Fleurs du mal» (1857), dédicacée par Charles Baudelaire à Narcisse Ancelle, a battu des records ce mardi 2 décembre chez Drouot : elle s’est vendue 775.000 euros (c’est-à-dire 620.000 euros hors frais).
C’est mieux que chez Sotheby’s en 2007, où une autre édition dédicacée était partie pour 560.000 euros, a raconté l’expert de la vente. Il avait de quoi se réjouir, si l’on en croit le résumé de l’Afp :
« Le total de la vente de 180 lots de lettres, livres et objets ayant appartenu ou ayant jalonné la vie de Baudelaire a rapporté au total 4.050.000 euros (également avec les frais), soit plus du double des estimations. »
S’est particulièrement distinguée la «lettre du suicide» datée du 30 juin 1845, dans laquelle le futur auteur du «Spleen de Paris» confiait à son conseiller judiciaire et ami Narcisse Ancelle être au bout du rouleau : «elle a atteint 225.000 euros, ce qui constitue également un record d’enchères pour une lettre du poète.»
On est content pour Baudelaire, qui n’a cessé de tirer le diable par la queue. En octobre 1852, il avouait au docteur Véron «dans quel insupportable cercle vicieux» il se trouvait «enfermé» : «trouver de l’argent pour en gagner».
La première publication des «Fleurs du mal», le 25 juin 1857 chez Poulet-Malassis, ne devait pas exactement arranger les choses : ce recueil conçu «avec fureur et patience», qu’il présentait à sa mère comme «revêtu d’une beauté sinistre et froide», et dont, effrayé par ses propres audaces, il avait in extremis «retranché un tiers aux épreuves», allait surtout lui rapporter, comme on sait, une condamnation pour offense à la morale publique. «Il n’a pas eu la vie qu’il méritait», résumait Sartre.
La postérité peut bien faire ce qu’elle peut pour compenser, il faut croire que déjà, à l’époque, un bon poète était un poète mort. Ça ne s’est pas arrangé ; ceux qui résistent aujourd’hui pour défendre Seghers ont, hélas, du pain sur la planche.
PS. Au chapitre des ventes aux enchères spectaculaires, on se doit d’annoncer aux amateurs de manuscrits que celui de «The Original of Laura», le roman inachevé de Nabokov qui vient d’être publié aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, mais aussi en Russie, sera mis en vente chez Christie’s, à New York, ce vendredi. Estimation: entre 400.000 et 600.000 dollars. Dimitri Nabokov a décidément bien fait de ne pas brûler ces 138 fiches bristol, comme l’avait demandé son père avant de mourir.
© G.L. pour BibliObs

L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu.
Charles Baudelaire
Extrait de Le Confiteor de l’artiste,
in Petits poèmes en prose ou Le Spleen de Paris