Archives de catégorie : PARIS

PASSAGES

Combien ai-je pu « emprunter » de livres dans cette si chic et désuète librairie ?… Rue-Gît-le-Coeur, par expemple, les émouvants et simples souvenirs de Vitezslav Nezval chef de file du Poétisme et fondateur du Groupe surréaliste tchèque

« j’ai toujours souhaité me poser en aéroplane dans certaines villes, en passant de ma table de travail à leurs rues les plus animées, comme cela se produit dans les rêves »

Accompagner un écrivain qui marche, c’est un peu écrire avec lui. Croyez-le, ce n’est pas un lieu-commun, c’est un lieu-dit ; chuchoté.

Les passages de Doisneau,

Monnaie de Paris, 11, quai  de Conti (VIe)

du lun. au ven. de 11 heures à 17 h 30,

sam. et dim. de 12 heures à 17 h 30.

Jusqu’au 15 janvier.

Tél. : 01 40 46 56 66

LE PARIS INSOLITE DE JEAN-PAUL CLÉBERT

         1946 : un jeune loup revient de guerre. La plupart de ses camarades sont rentrés dans le rang. Lui, décide de vivre une vie de vagabond dans le Paris d’après-guerre qui suinte de partout. Le nez au vent mauvais, sans un sou en poche, il se fait un chemin au milieu de la déglingue des traîne-patins avec petits boulots pas toujours avouables (pour se nourrir et surtout boire jusqu’à plus soif). Il navigue au plus près des clochards, des tapineuses, de personnages étonnants : peintres tatoués, aristocrates déchus en frac, et rose à la boutonnière. Il connaît les douceurs du sommeil « à la ficelle » dans des hôtels crasseux et le bonheur d?échouer dans les trous, caches et recoins purulents des venelles et cul de sacs des quartiers populaires : une tournée permanente « des Grands Ducs » de la cloche !

         « Quand on a choisi ce genre d’existence, ce modus vivendi, qu’on a dit merde une bonne fois à l?avenir, que l?on a refusé une bonne fois de prendre une assurance vieillesse [?], évidemment on n’a guère le droit de gueuler contre la faim, c’est le jeu ».

         Et pourtant il gueule, pas pour lui mais contre le « spectacle » permanent de la misère dont se régalent parfois, tout en se détournant, les petits bourgeois. Frissons à bon compte M’sieurs-dames !…
Texte dense, poétique et sans pathos qui secoue les tripes !

par un anonyme

Paris Insolite, de Jean-Paul Clébert,photo de Patrice Molinard (Attila)

LE PARIS INSOLITE DE JEAN-PAUL CLÉBERT

« Paris est un caravansérail extraordinaire comme probablement toute grande agglomération humaine, pour qui sait y vivre et voir de certaine manière. »

Jean-Paul Clébert

Photographie de Patrice Molinard

Une plongée dans un Paris interlope, populaire et englouti, par un clochard, compagnon de Doisneau et d’autres piliers du Paris poétique.
Un texte exceptionnel digne d’un Nicolas Bouvier.

Dans les années 50, Jean-Paul Clébert fit de ses errances dans Paris des voyages épiques et sensibles. « La traversée de Paris est plus lente que celle d’un département », prévient-il à son entrée dans la ville. D’ailleurs, il lui faut quatre mois pour aller d’un bout à l’autre du quatrième arrondissement…

Clébert ne suit pas d’itinéraire, comme le ferait un guide, mais nous promène au hasard de ses besoins (dormir… manger… faire l’amour), de ses envies, de ses rencontres et de ses mille petits boulots : métreur, assureur, peintre, vendeur de /L’Intran/… Il apprend à connaître Paris par « les mains, les narines et les fesses ». C’est la ville envisagée d’un point de vue très pratique : celui d’un clochard qui vit avec moins que rien. Et qui traduit ça dans une écriture à couper le souffle : longues phrases rythmées ; portraits croqués à traits vifs ; charge poétique brutale.

Ce roman-chronique est paru une première fois en 1952. Et cet éloge de la Cloche à Paris, l’auteur ne l’a pas offert au musée de l’Homme, comme il en avait caressé le désir, mais à Denoël, à l’époque éditeur de Calaferte, de Giraud, de Cendrars, de Malaparte… Un an après la sortie du livre, l’auteur est retourné sur ces lieux en compagnie d’un photographe, Patrice Molinard, qui en a ramené 115 documents bruts et beaux. Ce sont ces photos – d’un Doisneau sans pathos – qui illustrent la présente édition.
 

Vous l’aurez compris, lecteurs curieux et ami du Paris d’antan, ils vous faut – en plus de Léon-Paul Fargue ou du Paris des des deux rives de l’auteur des Poèmes à Lou – posséder ledit grand livre qui enchanta Henry Miller, René Fallet ou Klébert Haedens, excusez du peu…

PARIS INSOLITE de Jean-Paul clébert, photographies de Patrice Molinard (éditions Attila)

… ainsi que Rue des maléfices de Jacques Yonnet  (Phébus) et les déambulations diverses noctures, éthyliques et sacrément littéraires de  – l’ami – Robert Giraud…

 

P.S. Et l’ami Guy DAROL me suggère Alexandre Arnoux…

CADAVRE EXQUIS

« La découverte du musée Gustave Moreau, quand j’avais seize ans, a conditionné pour toujours ma façon d’aimer. La beauté, l’amour, c’est là que j’en ai eu la révélation à travers quelques visages, quelques poses de femmes. Le « type » de ces femmes m’a probablement caché tous les autres : ç’a été l’envoûtement complet. Les mythes, ici réattisés comme nulle part ailleurs ont dû jouer. Cette femme qui, presque sans changer d’aspect, est tour à tour Salomé, Hélène, Dalila, la Chimère, Sémélé, s’impose comme leur incarnation indistincte. Elle tire d’eux son prestige et fixe ainsi ses traits dans l’éternel. [...] Ce musée, rien pour moi ne procède plus à la fois du temple tel qu’il devrait être et du « mauvais lieu » tel… qu’il pourrait être aussi. J’ai toujours rêvé d’y entrer la nuit par effraction, avec une lanterne. Surprendre ainsi la Fée au griffon dans l’ombre, canter les intersignes qui volettent des Prétendants à l’Apparition, à mi-distance de l’œil extérieur et de l’œil intérieur porté à l’incandescence. » André Breton

LECTURE-SPECTACLE

Cadavre Exquis

Un collage de sons et de mots

Lundi 7 et mardi 8 septembre 2009

à 19 heures

Considéré par Georges Bataille comme le « précurseur du surréalisme », Gustave Moreau fut très admiré des surréalistes qui furent des visiteurs assidus du Musée Gustave Moreau.

A l’occasion de l’exposition Max Ernst Une semaine de Bonté, Les collages originaux, qui se tient au Musée d’Orsay du 30 juin au 13 septembre 2009, le Musée Gustave Moreau propose une lecture-spectacle dans l’atelier du peintre.

Avec les textes de : Robert Desnos, André Breton, René Crevel, Raymond Roussel, Louis Aragon, Tristan Tzara, etc.

Mise en scène : Alexandra Rübner
Compositions musicales originales – Das Klub : Stéphane Tamby (guitare, chant) , Jérémie Lapeyre (programmation électro, chant), Pierre Gallon (claviers, chant), Alexandra Rübner (choix de textes, chant

Les lundi 7 et mardi 8 septembre 2009 à 19 heures.
Tarif unique : 15 euros
Les places sont en vente à l’accueil du Musée Gustave Moreau durant les horaires d’ouverture du musée (de 10h à 12h45 et de 14h à 17h15, tous les jours sauf le mardi).

Leda

PARIS PROMENADE

A Paris au mois d’Aout, on peut évidemment lire ou relire le beau roman de René Fallet, mais on peut aussi en profiter pour découvrir la ville – que l’on connaît souvent si mal, surtout quand on est Parisien – en commençant par la bibliothèque,  comme le suggère le bonhomme Charles Monselet…

Illiustration de Casojardi

LE PARISIEN

par Charles Monselet

Le Parisien est cet homme, ce flâneur, ce premier venu qui passe rue Richelieu et qui s’arrête devant la Bibliothèque, en y voyant entrer successivement plusieurs personnes.

- Tiens ! se dit le Parisien, comment se fait-il que je n’aie point encore songé à visiter l’intérieur de ce monument ? Il est vrai qu’en ma qualité de Parisien je ne connais pas davantage la Sainte-Chapelle, le musée de Cluny et les Gobelins. Ne laissons pas au moins échapper aujourd’hui l’occasion de connaître la Bibliothèque.
Il dit, et franchit la porte. A sa démarche incertaine, le suisse ou concierge, qui est un ancien militaire décoré, ouvre bruyamment le vitrage de sa loge et lui demande où il va. Mais le Parisien et le concierge se reconnaissent bien vite : il leur suffit d’un coup d’oeil pour cela, – et d’une grimace. Le Parisien continue d’avancer, lorsqu’un second vitrage s’ouvre à sa gauche ; une voix de femme l’invite avec douceur à déposer, selon le règlement, ses armes, canne ou parapluie au vestiaire. – Cher parapluie ! faut-il que le Parisien se sépare de toi ? – Il hésite un moment, mais l’envie de voir la Bibliothèque est la plus forte. Il dépose son parapluie, de l’air d’un héros qui rend son épée ; il va même plus loin ; il veut être généreux : il offre deux sous, – que madame Rotie refuse, à son grand étonnement.
Le Rubicon est franchi. – Voici le Parisien dans la cour ; il monte l’escalier de la salle de lecture et se sent aussitôt saisi d’une terreur sacrée à l’aspect des hiéroglyphes et des bas-reliefs qui décorent les murailles. Peu s’en faut que le bruit de ses pas ne l’épouvante. Il n’en pousse pas moins la porte, mais il oublie de la refermer, ce qui soulève un orage de réclamations. Un garçon de salle l’engage du reste à retourner sur ses pas. La porte refermée, le Parisien demeure indécis ; il se décide pourtant à aller au pupitre où M. Combette lit le Musée des Familles.
- Monsieur… murmure timidement le Parisien.
Sans le regarder, sans lui répondre, sans interrompre sa lecture, M. Combette tend vers lui la main. Confondu, et se demandant quels sont ses droits à une marque aussi honorable de familiarité, le Parisien va pour serrer cette main, quand M. Combette lui demande :
- Où est votre bulletin ?
- Mon bulletin, monsieur ? répète le Parisien, la main toujours avancée.
- Oui, il faut un bulletin ; apportez-moi un bulletin ; vous reviendrez quand on vous en aura donné un. Comprenez-vous ?
- Mais…
- Parlez au garçon de salle, dit M. Combette en se replongeant dans le Musée des Familles.
Le garçon de salle indique au Parisien le bureau central, où plusieurs personnes sont engagées en conversation avec les bibliothécaires. Le Parisien croit de la politesse d’attendre ; à cet instant, ses yeux tombent sur un avis ainsi conçu : « On est prié de ne pas stationner devant le bureau. » – Il se retire à l’écart, et il y serait encore si un deuxième garçon ne venait à lui :
- Qu’est-ce que vous attendez ?
- Un livre, répond le Parisien.
- L’avez-vous demandé ?
- Non.
- Adressez-vous à ce monsieur à barbe blanche.
C’est à M. Richard que le garçon l’envoie.
- Monsieur, dit le Parisien, je désirerais lire les Victoires et Conquêtes.
M. Richard donne au Parisien un petit papier imprimé, avec des blancs à remplir ; et, comme il remarque son incertitude, il ajoute :
- Ecrivez là-dessus votre demande.
- Où ? comment ? semble dire le regard du Parisien.
- Vous trouverez, sur un de ces pupitres, tout ce qu’il faut pour écrire.
Le Parisien se rend au pupitre indiqué. En chemin, il lit le bulletin qu’il vient de recevoir, et qui est rédigé comme suit :

N° BULLETIN      DE DEMANDE      RESULTAT

Indiquer aussi exactement eet aussi lisiblement que possible dans la colonne ci contre :

1. les noms et prénoms de l’auteur ?

2. Le titre, le lieu, la date de publication et le format de l’ouvrage demandé.

3. Le nom et le domicile du demandeur

Ce luxe de précautions inquiète passablement le Parisien. Trois autres choses l’embarrassent en outre :
Il ne connaît pas l’auteur des Victoires et Conquêtes ;
Il ne sait pas le nom du libraire ;
Il ignore la date, le lieu et le format de la publication.
Alors, décontenancé, et n’osant retourner vers M. Richard pour lui faire part de son ignorance, le Parisien prend le parti de s’en aller, – et il s’en va, – heureux cependant d’avoir visité l’intérieur de la Bibliothèque.

© Extrait de La Bibliothèque

AMIS LECTEURS, QUEL EST LE LIEU QUE VOUS PREFEREZ A PARIS ?

RÉOUVERTURE DU SQUARE DE LATOUR SAINT JACQUES

« A Paris la tour Saint-Jacques chancelante
 
Pareille à un tournesol »

André Breton

A partir du 18 avril 2009, le square de la tour Saint-Jacques ouvrira de nouveau au public. Premier jardin public parisien, le square est créé en 1856 par Jean-Charles Alphand, avant d’être réaménagé en 1877.

D’abord enfermé par une grille basse, puis entièrement ouvert en 1970, il est planté de marronniers dont certains sont encore visibles aujourd’hui, et de plantes exotiques en vogue à l’époque (bananiers, palmiers…) mais résistant malheureusement mal aux conditions climatiques parisiennes. C’est en 1996, sur la base d’un dessin retrouvé dans un magazine spécialisé anglais (The Garden), qu’une paysagiste de la Ville de Paris adapte le plan du 19e siècle aux contraintes actuelles (nouvel usage, gestion, entretien…) et donne son nouveau visage au square, un magnolia remplaçant les bananiers, un rempart végétal préservant le calme de ses bancs, une haute grille bleu de Prusse en limitant l’accès.

La tour Saint-Jacques, qui appartient à la Ville de Paris depuis 1836, constitue un élément historique majeur  de la rive droite.
Depuis 2001, la tour était cachée par un grand échafaudage blanc. Après 36 mois de travaux, la tour, nettoyée et restaurée est  de nouveau visible après un vaste chantier de restauration mené par la direction des affaires culturelles de la Ville de Paris, en concertation avec le service des monuments historiques du ministère de la culture.
Les visiteurs et Parisiens sont aujourd’hui invités à redécouvrir les milliers de détails authentiques des XIVe et XIXe siècles soigneusement conservés et les 925 éléments sculptés restitués en pierre, telles les statues originales de Saint Roch et Saint Léonard, remplacées sur les façades de la tour par des copies en pierre neuve et réinstallées sous le rez-de-chaussée de la tour, ou encore la statue de Blaise Pascal (1857) également nettoyée (Bien que le grand Blaise Pascal, inventeur de la calculette, rappelons-le, n’y ai jamais fait la moindre expérience sur la pesanteur comme le veut la légende… N.L.R.).

L’église, aux flancs de laquelle elle était adossée, fut démolie en l’an V, avec une partie des masures qui l’avoisinaient. La conservation de ce beau monument est due à un architecte de la Ville, qui, en ayant apprécié toute la valeur historique et architecturale, eut l’heureuse pensée de faire insérer dans le procès-verbal de vente des terrains de l’ancienne église que la Tour Saint-Jacques ne serait comprise dans le prix de quatre cent onze mille deux cents francs qu’à la condition d’être respectée.

Sur l’emplacement occupé aujourd’hui par le square de la Tour Saint-Jacques, il existait autrefois un labyrinthe de petites rues, dans lesquelles le jour pénétrait à peine. Au centre de ce dédale s’elevait une église fondée, vers le XIIe siècle, sous le vocable de saint Jacques, et comme elle était voisine des Grands Étaux de la place du Châtelet, on lui donna, pour la distinguer, le surnom de la Boucherie. On sait qu’elle fut enrichie par les pieuses libéralités de Nicolas Flamel,écrivain public et alchimiste, et de dame Pernelle, son épouse.

En 1838, un membre du Conseil municipal ayant appris que les héritiers de ce fabricant désiraient rendre leur immeuble, en informa l’Administration, qui se fit représenter à l’adjudication et acquit, pour la ville de Paris, la Tour Saint-Jacques, moyennant la somme de 250,000 francs.

En 1891, l’installation du service de météorologie à son sommet la sauve peut-être définitivement.

Depuis le XIe siècle, la tour Saint-Jacques constitue l’un des quatre points de départ français pour les pèlerins vers Saint-Jacques de Compostelle.

Le gardien vous recommande la lecture de :

Le faiseur d’or Nicolas Flamel, de Léo Larguier (éditions anciennes)

Nicolas Flamel ! Son nom seul suffit à évoquer, encore aujourd’hui, l’atelier de l’alchimiste où le plomb se change en or au fond de quelque creuset. Pourtant, rien ne prédisposait Flamel à devenir un adepte du Grand Oeuvre II vivait simplement, dans la seconde moitié du XIVe siècle, à l’ombre de Notre-Dame, où il exerçait la profession de copiste. Une nuit, il eut une vision angélique et une voix céleste lui dit : « Regarde bien ce livre; il te semble obscur à toi, comme à tout le monde, mais un jour tu y verras ce qu’il faut y voir et tu sauras ce que nul ne sait… » Flamel perçut distinctement la reliure de cuivre doré d’un ouvrage qu’il n’avait jamais vu, puis l’apparition s’effaça. Il n’y pensait plus lorsque, des mois plus tard, un étranger misérable lui vendit un ouvrage qui correspondait exactement à sa vision : c’était le Rituel de Haute Magie d’Abraham le Juif. C’est ainsi que, guidé par Dieu, Nicolas Flamel devint un des plus célèbres Maîtres de la science hermétique et qu’il découvrit la pierre philosophale.

La Tour Saint-Jacques, de Charles-Elie Flamand (La table d’émeraude)

L’auteur, spécialiste de l’alchimie, ocre dans cet opuscuke une remarqueble contribution à l’éclairciessement du mystère de cette tour qunique qui fascine les poètes et les voyants.

Fortunes, de Robert Desnos (Gallimard)

Où le poète, en frère Nervalien, raconte ses fantômes de Paris et l’âme du quartier Saint Merri.

« (…)

Un chant d’oiseau s’éleva square des Innocents.
Un autre retentit à la Tour Saint-Jacques.
Il y eut un long cri rue Saint-Bon

Et l’étrange nuit s’effilocha sur Paris. »

PARIS, RIEN N’A CHANGÉ

JOSEPH MÉRY (1797-1866) fut toute sa vie un improvisateur, « le Ruggieri, a-t-on dit, d’un feu d’artifice s’allumant et s’éteignant tous les soirs ». Improvisateur, il le fut dans ses ouvrages dramatiques, dans ses vers, dans ses romans, dans ses chroniques, avec une verve toujours prête. Dans cette facilité il avait une débordante bonne humeur. Malgré une abondante production, il a laissé un nom, plus qu’une oeuvre, si l’on excepte sa part de collaboration à la Némésis et quelques pages de ses romans sur l’Inde, où il n’avait voyagé qu’en imagination. C’est lui qui disait un jour: « J’écris volontiers en vers, parce que c’est plus tôt fait : les lignes sont plus courtes. » L’imagination fut le principal de ses dons: on sait qu’il la poussait jusqu’au goût des mystifications. Il lui arrivait d’ailleurs de croire de bonne foi à ce qu’il avait inventé. Pendant un voyage avec des amis, il visitait le pont du Gard. Il s’attarda, pendant que ses compagnons de route commandaient le déjeuner dans une auberge voisine, à considérer une lavandière qui lui avait paru charmante. C’était en tout bien tout honneur, mais l’amoureux de la jeune paysanne survint et se fâcha de cette curiosité. Bientôt les amis de Méry le voyaient revenir en proie à une vive émotion, le visage ensanglanté. « Ah! s’écrie Méry, cachez-moi, ou plutôt, aidez-moi à fuir, il vient de m’arriver une aventure épouvantable : j’ai tué un homme ! » Les camarades du conteur, assez inquiets, voulurent se renseigner. Ils apprirent bientôt que le drame qui venait de se passer était beaucoup moins terrible. Le paysan, ayant le geste prompt, avait répondu aux quolibets de Méry par une volée de coups de poing administrés d’une main rude : quant à lui, il était parfaitement indemne. C’était Méry qui, tout en se frottant ses membres endoloris, avait ainsi arrangé l’histoire. Cependant, bien des années après cet incident, il lui arrivait de devenir pensif. « Voyez- vous, disait-il, c’est un amer souvenir que d’avoir tué un homme ! »

Un soir, à un dîner chez Mmede Girardin, Balzac, qui se plaisait parfois à étonner les gens autrement que par son génie, s’amusa à parler d’un prétendu animal, dont il avait forgé non seulement l’existence, mais le nom. Il feignit d’être surpris que personne ne le connût. Mais Méry était là, et ce fut bientôt Balzac qui fut surpris. Méry, avec une apparente bonhomie, corrobora les indications données par son illustre confrère sur ce fantastique animal. Il entra dans des détails précis d’histoire naturelle, cita Pline, Buffon, Cuvier, et conta des particularités pittoresques sur les moeurs de cette bête singulière, rencontrée par lui dans un de ses voyages. «Ah çà! lui dit à part Balzac, intrigué, il existe donc!» Méry, parti d’une plaisanterie, avait fini par être persuadé de la réalité de sa description.

Critique dramatique de la Mode, il racontait les pièces non comme elles avaient été jouées, mais comme il supposait qu’elles auraient dû être, d’après leur point de départ. Par cette disposition au paradoxe, il était un éblouissant causeur. « Voulez-vous que Méry parle ? disait Alexandre Dumas. Apportez la flamme de la mèche et mettez le feu à Méry, Méry partira ! » Il y a bien des témoignages de ce brillant don de conversation : « Les soleils de Méry tournent toujours, écrivait Théophile Gautier, et ses bombes lumineuses à pluie d’argent se succèdent sans interruption. Il n’y a que les ânes sérieux et les hiboux qui se puissent offusquer de cette crépitation étincelante, de ce bouquet d’esprit que tire perpétuellement le roi de l’improvisation poétique. » Malheureusement, il reste peu de chose d’un feu d’artifice, et cette réputation d’esprit que lui ont faite ses contemporains risque de rendre un peu trop difficile si on lit aujourd’hui du Méry.

Il revint toujours au journalisme. Outre ses feuilletons de romancier à la Presse où il collabora aussi au roman «steeple-chase» la Croix de Berny, «couru» par Mmede Girardin, Th. Gauthier, Jules Sandeau et lui, il y donna des chroniques dont le succès était des plus vifs.

On sait que Méry était très frileux et portait une barbe hirsute. « Cette barbe, a dit Banville, était non pas un ornement frivole, mais un rempart, un abri de fourrure, une défense contre le froid. »

Le Maréchal Ney qui, par tous les temps, surveille l’entrée de la Closerie des Lilas, à Montparnasse

 

LE CLIMAT DE PARIS

Par Joseph Méry

Les histoires sont des livres assez ennuyeux, qu’on est obligé de lire au collège pour prendre son grade de bachelier. En général, on écrit ces livres en copiant les autres: c’est un travail grave, fait par des hommes sérieux, qui se garderaient bien de hasarder le moindre mot plaisant, de peur de compromettre leur solennelle profession d’historien. Ces écrivains ne savent pas que les acteurs de tous ces livres sont des hommes, et qu’il n’y a jamais eu un seul héros perpétuellement sérieux, depuis David, l’inventeur de la chorégraphie publique, jusqu’à Napoléon, qui a naturalisé l’opéra-bouffe à Paris. L’histoire serait une chose charmante comme la fable, dont elle est la froide et grave copie, si elle savait descendre à tant de petits détails qui ont souvent produit les grandes choses. Mais l’histoire ne veut pas descendre ; elle a des hauteurs qu’elle garde, et d’où elle juge les hommes et les événements.

J’ai vainement cherché, dans les histoires de France, une seule réflexion sur l’influence que le climat de Paris a fait subir à la coiffure des rois, aux moeurs, à la littérature et même à la religion. Cette influence a été prodigieuse, paradoxe à part: elle méritait un chapitre dans Mézeray ou Anquetil.

Lorsque Pharamond eut commis l’énorme faute de se faire élire sur un pavois dans les marécages de Lutèce, au 49e degré de latitude nord, il ne tarda pas à s’en repentir: l’humidité de son palais royal et les plages de son petit royaume lui procurèrent de nombreuses maladies, dont Mézeray ne parle pas, et qui le conduisirent au tombeau après un modeste règne de huit ans. On est saisi d’un véritable sentiment d’historique pitié, en songeant que le fondateur de notre monarchie parisienne n’a fait que passer et que son corps vigoureux s’est subitement éteint de consomption entre le double rhumatisme des pieds et du cerveau.

Son successeur comprit mieux que personne cette immense faute. Clodion avait entendu les longues doléances rhumatismales du fondateur de notre monarchie, et, pour prolonger son règne au delà de huit ans, il inventa la race des rois chevelus et donna l’exemple à ses successeurs de ce préservatif capital. Rien n’égalait, dans les crinières fauves, l’ampleur opulente de la chevelure de Clodion, et pourtant il ne se crut pas suffisamment garanti contre le climat de Lutèce, et il jeta un regard de convoitise vers la tiède Italie, où les rois avaient la faculté de se coiffer impunément à la Titus. La monarchie française à peine fondée, était donc sur le point de s’écrouler à cause des rhumes de cerveau. Clodion abandonna Lutèce et déclara la guerre aux Romains. Aétius commandait les têtes chauves de l’Italie; Clodion, les têtes chevelues du département de la Seine. On se battit avec acharnement. Clodion, vaincu, prit la fuite: toutefois, il ne voulut pas rentrer à Lutèce.

Sous la race des rois chevelus, on infligeait aux coupables la plus terrible des punitions: la mort lente causée par une série non interrompue de rhumes de cerveau; on leur rasait la tête. On ne décapitait pas; ce supplice était trop doux ; on laissait la tête sur le corps, on ne coupait que les cheveux. C’en était fait du criminel.

… Les premières hérésies datent de l’époque suivante, et elles se rattachent encore à une épidémie de rhumes de cerveau qui désola notre belle France à l’apparition des églises gothiques. Ces superbes édifices, représentant, dans la pensée des architectes, les forêts du Nord, en conservèrent aussi l’humidité homicide. Les ravages du fléau pétrifié furent immenses. Une hérésie rhumatismale éclata de Sens à Auxerre. Un jeune clerc, nommé Sidonius, se mit en campagne, et, coiffé en sphinx, il prêcha contre les églises gothiques et appela les néophytes à sa chapelle étroite et tiède, construite en bois de sapin. L’étincelle devait produire plus tard l’incendie des guerres de religion: la Saint- Barthélemy, les dragonnades, les Cévennes ont pour origine la victoire d’Aétius contre Clodion, et les rhumes de cerveau de Sidonius l’Auxerrois ; que nous sommes loin de Mézeray, d’Anquetil et de Bossuet!

La manie de guerroyer au delà des monts, comme dit Brantôme, cet écrivain toujours enrhumé, d’après son propre aveu, doit encore être attribuée à la faute originelle commise par Pharamond sur son pavois. Les rois de France et la noblesse, privés de la pâte de Regnault, et gardant leurs têtes éternellement découvertes sous les lambris du Louvre, humectés par la Seine voisine, renoncèrent aux guerres de Flandre et d’Allemagne et adoptèrent le mode hygiénique de passer les monts et de tuer beaucoup d’Italiens pour se débarrasser des toux opiniâtres de l’hiver.

… Sous Louis XIII, les lamentations furent grandes parmi la noblesse, au Marais et à Fontainebleau. Les arceaux de la place Royale retentissaient d’une tempête de toux. Le roi fit un édit pour obliger les gentilshommes à laisser croître à l’infini leur chevelure, et il donna lui-même l’exemple en adoptant la mode adoptée par Clodion. Ce palliatif fit quelque bien; mais le roi et la noblesse ayant conquis un trésor inépuisable de rhumatismes au siège de LaRochelle, Richelieu conseilla une petite guerre curative au delà des monts; ce fut le duc de Savoie qui paya les frais du traitement. On ravagea donc chez lui, et on revint à Paris, en parfaite santé, aux premiers jours du printemps.

… La faute originelle de Pharamond a exercé aussi une singulière influence sur notre littérature. Aucun Rollin, aucun Batteux, aucun Domairon, n’ont envisagé cette question à son point de vue, le plus important. Pharamond nous a procuré longtemps une poésie qui avait exilé de son sein tout ce qu’il y a de beau et de charmant au monde, le soleil, la mer les étoiles, la lune, les fleurs. On frémit de douleur en pensant que Corneille et Racine, logés dans une mansarde des rues de la Huchette et de Saint-Pierre-aux-Boeufs, n’ont connu les astres du ciel et les grâces de la nature que de réputation et sur la foi des auteurs grecs et latins. Les astres du ciel et les fleurs de la terre ont été découverts en Amérique par M.de Chateaubriand, qui parvint à les naturaliser à Paris.

Et le public du grand siècle, ô Pharamond! C’est lui qui a fait siffler le Cid, Athalie et le Misanthrope. Aurait-on pensé cela de Pharamond ? C’est pourtant la vérité pure. Nous, public de 1844, public libre et bien vêtu, marchant sur des trottoirs d’onyx, assis au théâtre sur des coussins de velours, éclairés par un firmament de gaz, nous ne pouvons imaginer les misères du public d’autrefois et refaire pour cette époque la carte de Paris. Figurez-vous donc, avec un violent effort d’imagination, cette ville inhabitable; figurez-vous des rues pavées de monceaux de boues, éclairées, la nuit, par les coups de pistolet des voleurs, et ce malheureux public gagnant à travers mille embuscades et à tâtons le théâtre de Corneille. Figurez-vous l’étrangeté primitive de la salle, de la scène, les murs suintants, lépreux, enfumés, un lustre et une rampe obscurcis par quatre chandelles de suif des coulisses, des paravents humides. Voyez arriver ce public crotté jusqu’à l’échine, trempé de pluie, déchiré par la toux et venant assister aux doléances d’un misanthrope chaudement vêtu et coiffé. Il se vengeait en sifflant.

… Ainsi, nous pouvons affirmer que tous les malheurs politiques, religieux et littéraires de la France, depuis quatorze siècles, doivent être attribués à la faute fondamentale de Pharamond. On ne saurait croire à quel degré de splendeur la France se fût élevée au sortir du berceau gaulois, si Pharamond eût fondé Paris dans quelque tiède plaine du département du Var. L’Italie eût été province française sous un Clodion chauve; nous aurions gardé Dijon et Bordeaux à cause des vins ; Gènes nous eût approvisionnés de ses fleurs pour nos festins et nos bals; nous n’aurions pas fait les Croisades, guerres entreprises par des seigneurs trop enrhumés dans leurs froids castels du Nord; Chateaubriand et Victor Hugo se seraient levés ; l’horizon du midi, au plus tard sous Clovis, l’Encyclopédie resterait ensevelie dans le néant; nos guerres civiles, produites par les ennuis des brouillards, n’auraient pas désolé ce pays ; Toulon placé sous les yeux de la capitale et fréquenté par les députés et les pairs, nous montrerait sur rade cent vaisseaux de haut bord ; le Fontenoy, qui pourrit depuis vingt-cinq ans sous la cale de l’Arsenal serait achevé en 1844 aux yeux de cinquante mille marins. Quatorze siècles d’âge d’or, enlevés à la France par l’étourderie de Pharamond !

(extrait de La Presse, 1844)

 Le Tour saint Jacques, après 23 heures, août 2008, Photo d’Olivier Couteau.

 

A lire en transversale :

LES NUITS DE PARIS de Restif de la Bretonne (Folio Classique)
Ce livre foisonnant et inclassable,  composée entre 1786 et 1788 , qui n’est plus guère connu, n’est accessible que par des anthologies réduisant à la fois sa masse considérable et sa palette multiple.Fragments de tous ordres, à la fois roman inclassable où la la parole du narrateur (Un restif réinventé) s’oblige et se plaît à désennuyer son interlocutrice, une Marquise secrète. Anecdotes ramassées au gré de pérégrinations nocturnes dans la capitale. Intrigues, silhouettes, scènes entraperçues fournissent autant de microrécits porteurs d’effets pittoresques, mais aussi de prolongements méditatifs. Restif que l’on surnommait le « Rousseau du ruisseau », le hibou, le spctateur nocturne,fait de l’errance du promeneur, à la fois flâneur et rôdeur, une aventure poétique et philosophique. Une mythographie de la Ville, de ses marges et de ses dessous, appelée à exercer une influence considérable sur tous les « piétons de Paris » à venir

Du même auteur, on lira aussi Les Nuits Révolutionnaires, écrit en 1790 et 1794, (Autrefois au Livre de poche)

LE CLIMAT ET SES EXCÈS, de Roger Dubrion (éditions Féret)
À la vue des titres des médias qualifiant tout évènement climatique sortant de la normale de “jamais vu” ou “d’exceptionnel”, nous pouvons nous demander si l’homme ne se retranche pas derrière un vocabulaire d’exception pour cacher ses angoisses et son impuissance face aux imprévisibles colères du ciel.
Roger Dubrion, en guise de réponse, nous convie à une grande leçon de climatologie. Il analyse avec pertinence trois siècles d’histoire climatique française, et prouve que notre pays est largement dominé par des variations susceptibles d’aller jusqu’aux extrèmes, tant en froids intenses, qu’en chaleurs caniculaires…
Le lecteur se trouve alors placé devant un dilemne, qu’est devenue sa douce France ? Il constate, lui qui se croyait loin des froids polaires, de la chaleur des déserts, des déluges pluviaux, que ces excès peuvent l’atteindre et même, qu’ils constituent une trame de variabilité incessante, beaucoup plus proche de son vécu que ne le sont les moyennes apaisantes…
La réponse est nuancée et à découvrir dans les pages de cet ouvrage à dévorer par toute personne que le temps interroge et avant que le ciel ne lui tombe sur la tête…
 

N.B. La sculpture du maréchal Ney est une oeuvre de François Rude. la photo est de Brasaï, le magicien de la nuit.