En cet été de 1968 avec le derniers tiers du XXe siècle qui voyage comme un rêve vers sa fin, il est temps de planter des livres, de les faire passer dans le sol le sol, afin que fleurs et légumes puissent croître de ces pages.
Richard Brautigan, please plant this book
Le rituel est toujours le même. Une marche dans le village quand il ne pleut pas – il ne pleut pas. Quelques milliers de pas, à peine, tandis que l’autre moi s’apprête à prendre la place au bureau.

Peinture de Remedios Varo.
Puis une dizaine de pages de lecture, des poètes peut-être – Brautigan, la Mémoire de l’ombre de Marcel Béalu, la correspondance de Flaubert ou Le Cantique des Cantique, par exemple – suivies d’une dizaine de pages d’écriture, sans les corrections.
Je ne crois pas au recueillement. Il s’agit, je crois, d’isolement et de labeur. Je cours derrière les phrases comme d’autres espèrent des arlésiennes ou attendent Godot. Je fais des petits pas comme les mots ou du sur place comme le silence qui leur sert d’espace. Je n’ai jamais cru aux grandes enjambées. Je crois seulement à la clarté.
Plus tard, bien plus tard, on en fera un petit recueil, maigre, desséché ou même laconique et parfaitement inutile… Je n’irai ni par quatre chemin, ni par les champs, ni par les grèves.
Durant midi j’encadre et accroche des herbes sechés et incongrues, Ce sont mes « livres d’heure ». Je note dans un carnet quelques mots ignorés et rélevés dans mes lecture; Pour un sens à venir ou une simple sonorité – estivation ou roquentin. Ce sont mes coffres-forts. Je classe aussi quelques livres. Le Comte de Permission, de Orlando de Rudder (JC Lattes), L’Epreuve de vérité, de Errol Flynn (Le seprpent à plumes), D’autres chemins, de Enis Batur (Actes Sud), Julien Letrouvé, colporteur, de Pierre Sylvain (Verdier) ou Les Histoires de Giufa (La Fosse aux ours). Guifa le sicilien, l’idiot et le sage, proche cousin de Nassredine Hodja.
En début d’après-midi, je découperais quelques articles – sur Cendrars, Jean Marc Lovay, Le Magazin Pittoresque ou la médecine, un peintre aimé ou une photographie intrigante – Curzio Malaparte devant sa machine à écrire, avec un loup, masque de bal costumé sur le visage – que je rangerais dans « les boites » ; « la boite à poésie », dans le « faux livre », dans la boite « à lire en urgence», dans la boite « à relire » ; ou que je glisserais avec soin entre les pages des livres. Les bourreaux avec les bourreaux et les poètes avec les poètes, il s’entend. Ce sont mes bibliothèques secrètes, mes ressources imaginées… Une simple phrase entendu peut permettre de reprendre la marche lente de l’écriture.
Le temps passe et je reprends mes « AZERTY ». Mes mots en travaux. En chantier ou en grand dérangement. Quelques bribes dans les marges aussi :
Pis que le temps qui passe / le temps qui dépasse.
Assez agi / il faut parler maintenant.
Ce soir, je relirais les épreuves du matin avant de reprendre le nouveau stylo pour noircir d’autres pages, cette fois manuscrites, qui serviront au travail du lendemain.
J’écouterai aussi aussi des musiques d’autrefois et ferai un tour dans le cimetière des blogs abandonnés. Comme ce AU FIL DU TEMPS de saison qui porte si bien son nom.
Entre temps, j’aurais entendu le chant des oiseaux, encagés ou non, observé les lézards effrontés et curieux, caressé les chats qui dorment sous les lampes, compté comme un enfant les exclamations des cloches de l’église, suivi les nuages qui quelquefois virevoltent, et m’être passé de sieste qui mènent souvent à de nouvelles phrases. Peut-être entendrais-je une nouvelle fois ces derniers mots :
Nous avons tous une place dans l’histoire. La mienne, c’est les nuages. Richard Brautigan

Oeuvre de Sue Blackwell.
Le gardien vous recommande la lecture de :
Please plant this book, de Richard Brautigan (éditions Les Carnets du dessert de Lunes)
En 1968, Richard Brautigan conçoit un livre-objet bien singulier : une boîte livrant huit poèmes imprimés sur autant de sachets de graines, Please plant this book. Pour ce début de siècle, les éditions Les Carnets du Dessert de Lune le republient, bilingue, en feuilles volantes, sous sachet plastique, sans les graines. Intemporelle, mais tombant comme à point nommé, la douce voix du poète revient murmurer un message d’accueil et de désir renouvelé au monde. « Il est temps de planter des livres, de les faire passer dans le sol, afin que fleurs et légumes puissent croître de ces pages ». Filant la métaphore d’un livre voulu organiquement lié à la terre, ces poèmes, voeux ou prières rêvés, restituent pleinement la « main verte » de Brautigan. Peintures naïves, ces huit petits croquis sont autant de mots jetés vers des vents prénommés espoir, confiance, renaissance, qui s’en vont battre la digue de l’inquiétude d’un monde désastré. Une perle. (Loup Bambois, in LA REVUE DES RESSOURCES, que je recommande à chacun)
Découvrir le livre PLEASE PLANT THIS BOOK dans sa version interactive.
Un autre dossier sérieux et complet sur le site de l’admirable NOUVELLE REVUE MODERNE
Enfin, Thomas Vinau, notre ami poète et funambule – ETC-ISTE – vient de publier un admirable petit livre-objet L’Ane de Richard Brautigan (Les éditions du soir au Matin, ) qu’il vous faut ablolument vous procurer. Laisser des messages au gardien qui transmettra. Ou l’auteur viendra ici faire son marché.

Oeuvre de Teun Hocks