Tandis que je m’apprête à me rendre aux voeux du maire – 19 heures, caveau Saint Vincent, où les brioches et le champagne seront servis sur les longues tables, je trinque à votre santé et vous souhaite à tous la bien belle année…
MILLE FEUILLES, OU PRESQUE, AU CHAMPAGNE
« J’aime fort pour ma part le coin du feu, les grillons, et, ce qui va bien avec, une salade de homard, du champagne, et de la conversation. »
Lord Byron in Dom Juan
Est-il utile de rappeler que le champagne est le vin de l’inspiration. Il a su enchanter les poètes russes, les écrivains français, et permit même à quelques dandys anglais – je songe au beau Brummel – de confectionner le plus rare – le plus cher aussi – des cirages. Le vin délie peut-être les langues, mais le champagne fait encore mieux : il enchante les âmes Au bout du monde ou au cœur de la capitale, le champagne est le compagnon des personnages fantasques, des visionnaires et des amateurs singuliers. J’en veux pour preuve quelques belles anecdotes où se confondent, la plume et les lettres, la table et le vin effervescent…
On ne lit plus guère Arsène Houssaye et c’est dommage. L’homme avait de l’allure, du goût et du bagout, et un tempérament inimitable pour décrire la Bohème romantique ou bachique. C’est ce qu’il fait du reste avec talent dans Les Confessions, souvenir d’un demi-siècle lorsqu’il évoque les coulisses de la joyeuse humeur. Arsène Houssaye aimait le théâtre, ses entractes et le vin de champagne comme l’attestent ses souvenirs de la Comédie française : « Nous commençâmes la fête à huit heures du soir, il y eut un souper à minuit. Dumas avait d’abord demandé des femmes, mais les femmes ne vinrent pas. Le souper n’en fut pas moins gai, le vin de champagne raviva la verve. À peine à table, c’était à qui trouverait une scène ou un mot. Verteuil avait son encrier à côté de sa coupe de vin de champagne. Il lui arriva plus d’une fois de tremper sa plume dans la coupe, mais il ne lui arriva point de prendre son encrier pour y boire. »
Au XIXe siècle, Dans son Grand dictionnaire de cuisine (*), Alexandre Dumas, le tout aussi grand, fait du champagne un ami proche et jamais démenti. Voici l’ogre écrivain est aux fourneaux, le maître queue manie le bouteille comme une plume ou un épée. Il célèbre le champagne en l’associant à sa crème bachique ou aux « huîtres à la minute ». Mais la liste des hommages est trop longue. Il faudrait un ouvrage et la chose se prépare. Dumas déclare sans crainte que le champagne peut se marier avec tout . Un seul bémol peut-être – et insistons sur le peut-être – les gibiers puissants, quoique l’on puisse toujours essayer des accords avec un vin vieux et vineux. Et pour mieux mettre en application ses expériences culinaires, Héron de Villefosse , dans l’Histoire de Paris et de bien d’autre sujet, nous raconte que « Monsieur Alexandre Dumas s’est placé à cette même place lors de son dernier duel : un beau duel celui-là messieurs (…) Il s’est bu six bouteilles de champagne »
Enfin, le 30 mars 1833, Alexandre Dumas – encore notre homme – nous conte les préparatifs fastueux du bal costumé qu’il prépare pour le mardi-gras, si bien nommé :
« À sept heures, Chevet arrivait avec un saumon de cinquante livres, un chevreuil rôti tout entier, et dressé sur un plat d’argent qui semblait emprunté au dressoir de Gargantua, un pâté gigantesque et le tout à l’avenant. (…) Trois cents bouteille de Bourgogne rafraîchissaient, cinq cents bouteilles de Champagne se glaçaient. »
Inutile de préciser que les convives furent réchauffés !


Le plus grand poète de France
Il arriva en France, sous le règne de Louis-Philippe, une missive cachetée de Russie portant l’unique mention : « Au plus grand poète de France ». L’administration postale embarrassée décida qu’il fallait porter la lettre hommage chez monsieur de Lamartine. Ce qui fut décidé fut fait. Notre poète, humble comme personne, refusa l’envoi et la fit adresser à Victor Hugo, place Royale, aujourd’hui place des Vosges. La lettre changea donc d’arrondissement et de destinataire. Victor Hugo, humble à son tour, refusa la lettre puis annonça sans empressement et sans doute aucun : « Cette lettre est pour Lamartine ». Le directeur des postes, un certain Monsieur Comte – et les bons comte font les bons amis -, fit cesser les allers et venues de la lettre vagabonde et la décacheta, de sorte à savoir enfin de qui en était l’auteur, et à « qui » elle s’adressait. C’était l’hommage d’un prince russe à un célèbre marchand de champagne. Le prince remerciait ce dernier pour la qualité de son vin, source d’inspiration :
Au plus grand poète de France
À Monsieur Moët, fabricant de Champagne
Tous mes hommages
Zirow, prince russe

À gorgées espacées, réfléchies
Colette, l’illustre résidente du Palais Royal – rue du beaujolais exactement – voyait dans le champagne un « murmure d’écume, perles d’air bondissantes » et qu’il s’accordait « avec les truffes grises de la Puisaye », le pays bourguignon de son enfance. Elle précise qu’il fallait servir le vin rare dans des verres étroits, puis absorber « à gorgées espacées, réfléchies’ . Voilà de la méthode et de la manière. L’on croirait entendre une musique de chambre…
« À l’ombre des grandes femmes », toujours, il faut se souvenir qu’il y avait toujours dans la loge de Sarah Bernardt, en plus des fleurs et des lettres d’admirateurs, des choux à la crème et du champagne qui rafraîchissait dans la baignoire. On sait aussi qu’elle collectionnait les vins des grandes maisons comme d’autres les conquêtes masculines…
Et puisque les femmes nous reviennent à l’esprit et nous mettent en appétit, il faudrait aussi évoquer les soupers fin de Louis XV, Mademoiselle de Navarre, comédienne ou amante selon ses humeurs, la Musette des Scènes de la vie de bohème qui aime le champagne pour son beau bruit, la Pompadour ou George Sand. Quant à la danseuse Isadora Duncan, elle servait le champagne à l’amphore à qui voulait tendre sa coupe ! Et les courtisanes oubliées…
À propos de souvenir, Anatole France évoque celui d’un banquet illustre de la Saint-Charlemagne où il fut convié. L’auteur de La Rôtisserie de la reine Pédauque se souvient d’un repas de qualité, des œufs à la neige servis dans de grands saladiers et du champagne que l’on versa dans des verres de cristal. À en croire l’écrivain, l’instant fut intense puisqu’il s’en souvint et le coucha dans son autobiographie…
Des truffes, des choux à la crème ou des œufs à la neige, le tout accompagné de quelques souvenirs et voilà nos grands écrivains qui « passent à table »…


J’ai toujours aimé les contes et, n’en déplaisent aux vilains garçons les contes de fées. Toutefois, ceux que je préfère sont les contes de faux. Je vais m’en expliquer… Comme beaucoup d’esprits crédules, je crois aux miracles et j’en ai à vous raconter. Une fois encore, le champagne en est la cause ou tout du moins l’épilogue. Alors en guise de préambulle ou de mise en appétit voilà un peu d’Histoire oubliée…
Chacun connaît les frères Grimm, Jacob et Wilhelm, et leurs célèbres contes. Mais qui connaît leur homonyme Friedrich Melchior Grimm ? L’homme de lettres du XVIIIe siècle fut critique littéraire et musical, baron, amie de Diderot et correspondant de Catherine de Russie. Naviguant entre les salons de philosophe français et les lettrés allemands, il n’avait pas son pareil pour essayer de faire parler de lui. On le jugeait de peu de talent, toutefois, ses conquêtes féminines lui permirent de se faire un petit nom. C’était aussi un courtisan, un voyageur européen et un habile comédien que l’on en juge plutôt…
Grimm fut un jour invité chez le baron d’Olbach, philosophe fortuné dont les salons étaient fort prisés. Les jolies femmes et les artistes y étaient les bienvenus et c’était un véritable honneur que d’y être acceptés. Ce soir-là, Grimm y rencontra celle qu’il croyait être la plus séduisante des créatures en la douce personne de Mademoiselle Fel. La dame était chanteuse, ravissante de sa personne et le musicien Rameau la préférait souvent à tout autres. On racontait à son sujet qu’elle n’avait pas son pareil pour faire chavirer les cœurs. Un regard de la belle fut suffisant pour que notre homme s’éprenne de la cantatrice. Avec élégance, la cantatrice repoussa Grimm, elle lui préférait le peintre Quentin de la tour qui devait l’immortaliser en un admirable pastel. De désespoir, Grimm décida d’en finir et se mit en grève de tout : de faim, de soif, de tout ! Ses amis bienveillants tentèrent de l’aider, mais l’homme préférait son lit, le lent désespoir et les affres du trépas à venir. Un soir, les amis décidèrent de lui rendre le goût de la vie et lui préparèrent le plus merveilleux des repas.
- Grimm, que diriez-vous d’une côtelette Soubise,
- Grimm, voulez-vous goûter à ce faisan de Fontainebleau, mon ami ?
- Des huîtres peut-être ?
- Grimm, un peu de choucroute ?
- Grimm allons, et cet agneau pascal ?
- Grimm, un verre de vin de Vin du Rhin à la gloire de l’Allemagne ?
Notre presque moribond ne pipait mot.
- Grimm, un verre de vin de Champagne à la gloire de la France ?
À cette invitation, Grimm se « ressuscita » d’un bond. Il mit son plus bel habit, se saisit d’une coupe et porta un toast en déclarant : « mes amis, je bois aux victimes de Mademoiselle Fel, et déclare que les amoureux qu’elle a tués se portent à merveille ! »

Ainsi le champagne serait un accélérateur de souvenirs, entre limbes et aventures gourmandes, rêvées ou magnifiées. Pourquoi ne pas en tenter l’expérience ? Levons notre flûte aux bulles légères, fermons les yeux faisons danser le verre et, « à gorgées espacées, réfléchies », laissons opérer…
À chacun ses madeleines…

Le gardien du cabinet vous recommande de lire, de mettre en cuisine, puis en pratique :
LE GRAND DICTIONNAIRE DE CUISINE, de Alexandre Dumas – père, il s’entend… (Phébus)
Petit-fils d’aubergiste par sa mère, Alexandre Dumas a toujours été un fin gourmet, et un cuisinier de talent. Avant sa mort en décembre 1870, il passe de longs mois à rassembler ses recettes, travaille et retravaille son manuscrit mais meurt avant parution du livre. C’est cette édition qui est reprise ici, sans aucune modification. Seules de magnifiques gravures d’époque – environ 500 ! – ont trouvé leur place pour traduire l’univers gastronomique de l’époque. Dictionnaire ? Un dictionnaire à la manière de Dumas, c’est-à-dire une somme, un véritable testament en même temps qu’un traité d’art de vivre. Les recettes sont parfois présentées de façon cavalière (il manque parfois les temps de cuisson ; la liste des ingrédients est incomplète) mais c’est une introduction magistrale au plaisir de la table.
Ce livre magistral, paru après la mort de Dumas, tient une place à part dans son oeuvre. On y retrouve toute sa passion pour la bonne chère et son appétit pour la vie…
« Ainsi mon livre, par la science et par l’esprit qu’il contiendra, n’effrayera pas trop les praticiens et méritera peut-être la lecture des hommes sérieux et même des femmes légères dont les doigts ne craindront pas de se fatiguer en soulevant des pages dont quelques-unes tiendront de M. de Maistre et d’autres de Sterne.
Ceci posé, je commence tout naturellement par la lettre A. «

Un petit tour en cuisine…
Croustades aux truffes en surprise.
Faites cuire douze belles truffes bien nettoyées dans du vin de Champagne et vous les laissez refroidir, vous les coupez ensuite en dedans avec un coupe-racine, de façon à ne pas percer la peau, puis vous les videz avec soin. Quand la chair de vos truffes est entièrement retirée, vous la remplacez par une purée de volaille ou de gibier, ou un salpicon de blancs de volaille coupés en dés, ou bien encore de rognons de coq avec des petites truffes de la même forme, le tout saucé au champagne, et vous les servez un champagne brut milléimé.
On peut, pour la sauce, cuisiner la truffe de champagne (Tuber Uncinatum) qui fait partie des produits méconnus. Elle est pourtant cité par Grimod de la Reynière dès 1812 dans L’Almanach des gourmands. Dans le Traité sur les truffes de la Montagne de Reims (1863), Plonquet en recense 5 espèces. Les lieux de récolte les plus souvent nommés sont Rilly-la Montagne, Verzy et Verzenay.
Oeufs brouillé aux asperges.
Faites fondre du beurre dans une casserole, cassez-y des oeufs, et assaisonnez-les avec sel, poivre, muscade râpée ; remuez ; au moment de servir, ajoutez un peu de verjus, ou de jus de citron. Les oeufs brouillés aux pointes d’asperges se font de la même façon ; on ajoute des pointes d’asperges cuites, lorsque les oeufs sont déjà mêlés avec le beurre.
Si, par hasard, vous aviez fait pour le même dîner ou le même déjeuner le reste d’une sauce au vin de Champagne, vous aurez alors des oeufs qui atteindront tout à la fois le degré de délicatesse et de sapidité auquel ils peuvent arriver.
L’asperge de Champagne (grosse et banche) est réputée depuis le XVIIIe siècle pour son goût si particulier. C’est un produit très recherché par les gastronomes.
Recettes extraites de Le Champagne, dix façons de le trravailler, de Eric Poindron (éditions de l’Epure)
