
Il s’agit d’attaquer le plus vite possible le Roi adverse, sans reculer sur les sacrifices. Plus le mat était rapide, plus la victoire belle. Ce courant domina pendant plus de 250 ans la pensée échiquéenne. La victoire était le fruit de l’inspiration, du génie du joueur avant d’être réfléchie, conçue. Les Salvio, Polerio, font partie de l’élite mais le centre de gravité se déplace plus au Nord de l’Europe. Paris, avec les Café de la Régence et du Procope, le Old Slaughter à Londres sont des places importantes où les forts joueurs pouvaient gagner des sommes importantes.
Il y a pourtant quelques joueurs qui ont réfléchi d’une autre façon. Le plus fort, le plus important est François-André Danican Philidor. Ce musicien, introducteur de l’opéra comique en France , était aussi le plus fort joueur du 18ème siècle. En 1749, il publie l’Analyse du Jeu d’Echecs dans lequel il commente des parties, analyse des finales (encore une fois, certaines font partie de la connaissance de base pour tout fort joueur) et affirme tout simplement: «Les Pions sont l’âme du jeu». Son ouvrage a connu un tel succès qu’il a été réédité plusieurs dizaines de fois (dont une en français il y a quelques années). La construction de ses parties était plus lente que l’école italienne mais pas forcément moins efficace. La Révolution l’a poussé à l’exil définitif en Angleterre où il meurt en 1795. Mais les Voltaire, Robespierre, Bonaparte sont de grands amateurs du «noble jeu» (certaines parties de Napoléon sont connues). A propos de Robespierre, une histoire raconte qu’il joua et perdit un jour contre un homme. Il demanda l’enjeu. Aussitôt l’homme se découvrit, c’était une femme qui demandait la grâce de son amoureux qui devait être guillotiné.
Robespierre tint sa parole et le promis échappa à son funeste sort.
Le début du 19ème siècle est celui de la lutte entre les Français et les Anglais. Elle ne fait pas que s’achever à Waterloo un triste soir de juin 1815, elle se poursuit sur l’échiquier. Le général Deschapelles est le meilleur joueur français mais il est dépassé par Mahé de la Bourdonnais. Ce dernier affronte l’Irlandais McDonnell dans une série de matches titanesques (89 parties, 44 victoires à 30 pour le Français), dépassé seulement par le duel Kasparov-Karpov. Les Anglais ont de forts joueurs: le plus connu est le capitaine Evans, inventeur du célèbre gambit (1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fc4 Fc5 4.b4) qui a été l’arme de générations d’attaquants au 19ème siècle.
Les Échecs gagnent en popularité au Nord de l’Europe. L’Allemagne et l’Autriche commencent à s’éveiller: ainsi le maître Bilguer publie en 1843 le premier manuel consacré aux ouvertures (le Handbuch), édité à de nombreuses reprises. Des parties par correspondances opposent les clubs qui se constituent. Les ouvertures y gagnent leur nom: partie écossaise, défense française (dans un match opposant Londres à Paris qui l’emporte), etc.
La suprématie britannique finit par s’imposer aux Français. La Bourdonnais mort, c’est Pierre de Saint-Amant qui est le meilleur joueur français. Ce négociant en vin affronte l’écrivain et critique de Shakespeare connu, Howard Staunton. Dans un premier match, Saint-Amant l’emporte mais la revanche est remportée par Staunton en 1843. L’Anglais, qui a laissé son nom à la forme usuelle des pièces, est alors considéré comme le meilleur joueur du monde. Ce n’est pas un attaquant dans le style de l’école italienne. Il pratique, comme Philidor, un jeu plus retenu, moins agressif mais très efficace (Il a développé la Partie Anglaise 1.c4). Comme il incarne la supériorité britannique, son idée d’organiser un grand tournoi, à l’occasion de la première exposition universelle (appelée à l’époque exposition internationale) qui se tient à Londres en 1851, est acceptée… C’est le premier tournoi de l’Histoire qui rassemble des maîtres du Vieux Continent. L’ère moderne des Échecs s’ouvre.

Mais dans mes souvenirs un détail se détache avec une parfaite netteté: sous chaque poème il y avait, en guise de signature, un petit cavalier noir de jeu d’échecs dessiné à l’encre.
(Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sebastian Knight)

Le chapitre s’achève alors sur un retour à l’autobiographie en deux étapes : le souvenir du jeu d’échecs du type Stanton offert par l’oncle Constantin, puis la nuit de mai (celle du 10 mai 1940!), après l’obtention d’un visa pour les Etats-Unis. Cette nuit est aussi celle de la composition d’un problème d’échecs (mat en deux coups) dont le diagramme nous est donné, recopié d’une feuille de papier visée officiellement par un service (Contrôle des informations) de la « RF » et dont la véritable signification nous est ainsi « effectivement divulguée » 5 (?)
C’est en 1917 que Nabokov, réfugié en Crimée, commença à composer des problèmes d’échecs (il avait alors 18 ans). Il avait déjà publié deux petits volumes de poésie et assemblé des matériaux pour sa première publication scientifique (sur les papillons de Crimée). Cette approche « unitaire » de l’activité créatrice demeurera un moteur essentiel de son ouvre car :
« De parler d’échecs me fait songer qu’au cours de mes vingt années d’exil j’ai consacré énormément de temps à composer des problèmes d’échecs. Telle situation est élaborée sur l’échiquier, et alors le problème à résoudre, c’est de trouver comment faire les noirs mat en un nombre donné de coups, généralement en deux ou trois coups. C’est un art magnifiaue, complexe et stérile, parent de la forme ordinaire du jeu seulement dans la mesure où, par exemple, le jongleur en inventant les entrelacements d’un nouveau tour d’adresse et le joueur de tennis en gagnant un tournoi tirent tous deux parti des propriétés d’une sphère »

Ceci n’est pas pas un cavalier blanc.