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CYNIQUE, POUR DE VRAI

Quand la philo fait « pop »

Alier le principe de plaisir à l’exigence de rigueur, tel était le projet de la première Semaine de la pop philosophie, qui s’est tenue à Marseille, du 1er au 7 octobre. L’événement était organisé par l’association Les Rencontres Place publique, qui s’active depuis 1994 dans le champ de la pensée de l’art, sous le parrainage de quelques grands noms (Umberto Eco, Pierre Nora, Alain Touraine…).

Destinées à attirer un public nouveau, Les Rencontres ont été conçues par leur créateur, Jacques Serrano, comme un outil visant à remédier « au déficit intellectuel et conceptuel du monde de l’art après les années 1980″ – ce qu’il appelle parfois, plus laconiquement, « l’intense connerie du monde de l’art ». Basées à Marseille, Les Rencontres se sont parfois exportées à New York ou à Bilbao, ce qui témoigne de leur visibilité internationale.

La Semaine de la pop philosophie s’inscrit dans cette logique. Elle a rassemblé des intellectuels et des artistes de tous horizons, et les a soumis au risque de débattre autour d’objets aussi apparemment mal famés que le football, le monokini ou les films d’horreur.

Mais pour quoi faire ? Qu’est-ce que la « pop philosophie » ? Le pari de cette Semaine, tel que nous l’a présenté Jacques Serrano, c’est que la philosophie peut « ne rien céder de ses exigences et de sa rigueur » lorsqu’elle se confronte à des objets supposés indignes d’elle ou s’articule selon des modes d’exposition inhabituels et troublants.

De sorte que le « pop » dont elle se pare ne signifie pas qu’elle adopterait un langage vulgarisé censé être plus accessible au « peuple » – il n’y a pas de pire condescendance. Il consiste plutôt dans une démarche qui déborde les cadres à l’abri desquels la philosophie se sent traditionnellement à l’aise, et qui cherche à faire cohabiter des modes d’expression hétérogènes. C’est ainsi que les stridences envoûtantes du musicien Mathias Delplanque ont pu dialoguer avec les analyses brillantes du philosophe Bastien Gallet, que l’écrivaine Laure Limongi a discouru sur la pulsion de mort devant le générique de la série Dexter ou que Sylvain Dumont a fait jouer Aristote au football.

On dira d’un mot que la Semaine de la pop philosophie fut cynique, mais au meilleur sens du terme, celui des Anciens. Cynique, parce que, en s’efforçant de repérer les analogies de structure entre la Phénoménologie de l’esprit de Hegel et les bluettes dégoulinantes de Barbara Cartland, Mark Alizart (codirecteur du Palais de Tokyo) retrouvait la violence théorique de Diogène, lorsque ce dernier faisait résider la plus haute signification philosophique dans un poisson pourri ou une masturbation publique.

« Ouvreur de portes »

Cynique encore, le choix de faire se dérouler chaque événement dans un endroit différent de la ville, et souvent dans des lieux de vie ou de culture. A l’Underground Café, par exemple, où l’on s’imaginerait plus aisément agoniser d’une overdose qu’entendre un philosophe nous parler du pop art. Or ne pas cantonner la pensée dans ses lieux prétendument propres (les murs de l’université, le hors-monde aseptisé du « colloque »), mais investir des espaces improbables, descendre sur la place publique justement, à la rencontre du réel, c’était rejouer le scandale des cyniques, et tout particulièrement de Cratès, lui qu’on surnommait « l’ouvreur de portes », et qui venait harceler les Athéniens jusque dans leur domicile pour les gourmander philosophiquement.

Cynique aussi l’effort pour inventer de nouveaux gestes philosophiques, comme Diogène (encore lui) démontrait le mouvement en marchant ou enseignait l’éthique à coups de bâton. Cette créativité est par exemple ce qui nous sembla caractériser le « Jeu de la théorie », imaginé par Patrice Maniglier, dans lequel trois philosophes s’affrontèrent, sous le contrôle d’un maître du jeu et selon un système de coups définis par des règles complexes. Certes, cela peut déconcerter. Un homme, dans le public, fit valoir son désarroi : « La philosophie devrait être plus simple, faire apparaître du sens et nous apprendre à être heureux. » Il lui fut répondu que la pop philosophie privilégiait la jouissance plutôt que le bonheur.

Et ce qui, de ce point de vue, malgré certains accrocs, emporte une adhésion sans réserve, c’est bien la dynamique qu’ont su créer Jacques Serrano et son équipe tout au long de l’événement. « Le principe fondamental que nous avons cherché à suivre, nous disait-il, c’est de toujours donner le primat au plaisir » : plaisir de se laisser entraîner à réfléchir sur les sujets les plus imprévus, et aussi « plaisir de penser ensemble », qui se prolongeait généralement longtemps après les événements proprement dits.

Le cynisme antique reposait sur l’impératif de « vivre en accord avec la nature ». La Semaine de la pop philosophie esquisse la possibilité d’un cynisme moderne, dont la devise serait : « Penser en accord avec la vie ». En somme, rajeunir la philosophie en accouplant ce qu’elle a de plus classique, Hegel, Aristote ou Diogène, avec les produits de ce que Deleuze appelait « l’air du temps ».

© Stéphane Legrand pour Le Monde

Je cherche un homme…

DIOGÈNE, LES PHILOSOPHES ET LE SERVICE DES TYRANS

Quelques fais et gestes de Diogène (Diogène est le fils d’un notable de Sinope), faux monnayeur, esclave et philosophe, à lire, à méditer, et à faire savoir durant une – drôle – d’époque où certains se comporte,t un peu – trop – comme des laquais…

Sur le mouvement cynique, nos sources sont toutes assez problématiques, dans la mesure où, aucun texte du fondateur n’ayant été conservé, elles sont toutes relativement tardives. Il n’en reste pas moins qu’une image cohérente de ce que fut le cynisme peut être dégagée des textes qui nous donnent à connaître les faits et dits du « Chien ». De fait, « cynisme » est l’un de nos rares mots en -isme servant à désigner une école philosophique qui ne soit pas une création des Modernes. En effet, nous parlons de « platonisme », d’« aristotélisme », de « stoïcisme » ou d’« épicurisme » alors que les Anciens disaient : l’Académie, le Lycée, le Portique ou le Jardin, se référant par là au lieu d’enseignement de la doctrine. En revanche, le nom de « kynismos » se rencontre dès le iie siècle de notre ère, et ce néologisme est significatif de la nature du mouvement cynique, qui ne fut jamais attaché à un lieu institutionnel mais se résuma tout entier dans une pratique d’imitation de son fondateur, le Kuôn, le « Chien », surnom de Diogène. Être cynique, c’est donc avant tout « kynizein » – c’est-à-dire « faire le chien » ou, plutôt, « imiter le Chien ». Philosophie non systématique et non dogmatique, tout entière résumée dans le comportement de son fondateur, le cynisme est présenté par les doxographes de l’Antiquité comme un « raccourci » vers le bonheur ou vers la vertu : rejetant la « voie longue » et plus fréquentée que préconisaient les autres philosophies, voie qui passait par l’étude et l’acquisition de connaissances théoriques, le cynisme prétendait mener au bonheur par la seule pratique de l’ascèse (12). Aussi s’est-il vu reprocher simultanément sa facilité (parce qu’il rejetait apparemment l’« effort » intellectuel (13)) et sa difficulté (parce qu’il avait la prétention de commencer par ce qui passait pour le plus dur : la mise en pratique de la théorie (14)) ; et on lui a même souvent refusé, dès l’Antiquité, le statut de « philosophie » pour lui attribuer celui de « mode de vie ».

Quel était ce mode de vie ? Le cynisme peut se résumer dans l’accoutrement et l’apparence extérieure du cynique : pieds nus, cheveux et barbe non entretenus, besace sur l’épaule contenant tout ce dont il a besoin – voire davantage (15) – et bâton de marche à la main (faisant occasionnellement office de massue), la vie qu’il mène est une sorte d’ensauvagement (pour reprendre l’expression de Plutarque) de la vie civilisée. Le cynique mange, défèque, urine, se masturbe ou s’accouple en public, non par exhibitionnisme mais parce qu’il se veut la preuve vivante que la vie est facile, que les conventions sociales sont des peines inutiles et que ce qui est véritablement honteux n’est pas ce qu’on croit. La devise de Diogène, qu’on traduit « Falsifier la monnaie » par commodité, se traduirait plus exactement par « Mettre la monnaie hors circulation (16) » : pour Diogène, Prométhée est le plus grand malfaiteur de l’humanité.

Le terme de « falsification » demeure toutefois pertinent pour rendre compte de la manière avec laquelle le cynique assume sa totale liberté. Un des reproches couramment adressés aux cyniques, surtout à l’époque impériale, était de prétendre rechercher l’autarcie tout en pratiquant la mendicité, et plusieurs anecdotes mettent en scène ce reproche. Or, ce qui est frappant, c’est la façon qu’a Diogène de ne jamais chercher à justifier rationnellement cette contradiction, « falsifiant » d’une certaine manière le discours philosophique lui-même (17). Deux chries (18) nous paraissent particulièrement significatives à cet égard. La première rapporte un syllogisme que Diogène aurait forgé pour justifier sa mendicité : « Tout appartient aux dieux ; or, les dieux sont les amis des sages ; par ailleurs, tout est commun entre amis ; donc tout appartient au sage. » (DL, VI 72) Les lettres apocryphes de Diogène tirent la conclusion pratique de ce syllogisme : Diogène ne mendie pas (aitein), il « réclame son dû » (apaitein). La deuxième frappe encore davantage par son mélange de désinvolture et de profondeur : « Comme on reprochait à Diogène de demander l’aumône en lui disant que Platon, lui, ne la demandait pas, il répondit : “Mais si, lui aussi il demande l’aumône, mais “il demande à l’oreille, pour que vous autres n’en sachiez rien (19)”. » (DL, VI 67)

La posture cynique vis-à-vis du pouvoir est elle aussi déterminée par cette revendication de liberté absolue, d’action et de parole : la fameuse parrhèsia cynique (20) – assimilée par ses détracteurs à des aboiements agressifs ou à une grossièreté choquante mais qu’Antisthène, précurseur du cynisme, considérait comme « la plus belle chose au monde ». Cette liberté de tout dire semblerait déplacée à la cour d’un tyran, où c’est précisément la première chose que perd le philosophe. Ainsi Platon, avant même de se voir privé de sa liberté de mouvement, le fut de sa liberté de parole : Dion et lui ne pouvaient dispenser leurs conseils à Denys qu’« à mots couverts » – parler ouvertement aurait été dangereux (Lettre VII, 332 d). On peut donc comprendre aisément qu’un cynique ne saurait s’associer à un pouvoir qui le priverait de cette liberté.

Si l’on s’en tenait à cette seule raison, et si le cynique refusait de se joindre au tyran pour le seul motif qu’il craindrait d’y perdre sa parrhèsia, il s’exposerait aux reproches d’un Plutarque, qui accuse les philosophes « tyrannophobes » de lâcheté et de vanité. Par ailleurs, la tradition est unanime à montrer les cyniques continuer à user de leur parrhèsia même, et peut-être surtout, en présence des puissants – comme s’il y avait là, finalement, un terrain particulièrement favorable à l’exercice cette vertu (21).

Pour un cynique, invoquer la nécessité de conserver sa parrhèsia comme motif pour refuser l’invitation du tyran à se joindre à sa cour (ainsi que le fait Socrate dans la première des lettres apocryphes qui lui sont attribuées et qu’on suppose être adressée à Archélaos de Macédoine) ne serait donc pas très cohérent. Et de fait, ce n’est pas cette justification qui est mise en avant dans les textes que la tradition nous a conservés et qui mettent en scène des refus cyniques à des invitations tyranniques.

Le corpus des lettres apocryphes de Diogène comporte une dizaine de lettres adressées à des figures de pouvoir (roi, tyran, diadoques d’Alexandre), dont plus de la moitié sont des lettres de refus (22). L’une d’entre elles nous paraît être particulièrement significative de la position cynique sur la question du « service des tyrans » et fournir un contrepoint intéressant à la position platonicienne. Elle est adressée à un certain Lacydès, qui sert d’intermédiaire entre Diogène et Alexandre. Sa brièveté nous permet de la citer in extenso :

Diogène à Lacydès, salut
Tu m’annonces la bonne nouvelle que le roi des Macédoniens désire faire ma rencontre, et tu as bien fait de préciser : le roi des Macédoniens. Car tu sais que, pour ce qui nous concerne, nous sommes « inroyables ». Quant à voir ma figure comme celle d’un invité, que personne n’y songe : si Alexandre veut prendre part à mon mode de vie et à mes paroles, dis-lui qu’il n’y a pas plus loin d’Athènes en Macédoine que de Macédoine à Athènes.

Le cynique est « inroyable », il n’a que faire des rois, car sa vie ne leur est pas soumise : il est à lui-même son seul véritable roi. Partant, son refus tient bien davantage de l’indifférence que de la volonté de préserver sa liberté. Diogène ne s’excuse pas de ne pas répondre positivement à l’invitation d’Alexandre : il s’en offusque et la lui retourne. En refusant d’être considéré comme une figure « exotique », comme un simple « invité » ou une « curiosité », Diogène affirme qu’il n’est pas un philosophe « décoratif », qu’on peut inviter à sa cour pour bénéficier de son prestige, ni un bibelot que l’on exhiberait dans sa salle à manger (23). La philosophie diogénienne demande un engagement total et une véritable conversion (24). Si Alexandre a réellement l’intention de prendre part à la vie cynique, qu’il fasse le déplacement et abandonne sa position de roi (25) ; dans le cas contraire, qu’il ne compte pas sur Diogène pour lui apporter une quelconque caution philosophique.

La grande originalité, et la grande force de cette réponse de Diogène réside précisément dans ce retournement de situation, qui est aussi un retournement hiérarchique : ici, le cynique apparaît véritablement comme celui qui « falsifie la monnaie ». Quand Socrate déclinait l’invitation du tyran de Macédoine Archélaos, il le faisait au nom de la mission qui le retenait à Athènes, parce qu’il devait obéir à son démon, et parce que, disait-il, il était incompétent pour le gouvernement et qu’à s’atteler à une tâche qui nous dépasse on courait le risque de perdre sa parrhèsia ; Diogène, lui, ne se justifie pas : il se contente de retourner l’invitation. Quand Platon avait pour ambition de faire du prince un philosophe en se faisant son conseiller, Diogène consent seulement à l’admettre comme auditeur. Telle est la portée subversive du « désengagement » cynique.

Notes

12 – L’ascèse cynique se distinguait, d’une part, de l’intellectualisme socratique et, d’autre part, à la fois des « exercices spirituels » du stoïcisme et de la « double ascèse » (spirituelle et physique) prônée par les stoïciens de l’époque impériale : sa singularité est d’être fondée sur un entraînement essentiellement corporel (le terme « askèsis » désigne d’abord l’entraînement des athlètes) à finalité spirituelle. Il consiste pour le cynique à s’exercer aux « ponoi » (terme qui désigne à la fois la douleur et l’effort qu’on fait pour la surmonter) : en le rendant autarcique et insensible aux circonstances extérieures, il le délivre en même temps des passions et confère au cynique la liberté nécessaire pour atteindre le bonheur, qui consiste en la transformation subjective des peines (ponoi) en plaisirs (hèdonai), plaisirs supérieurs à ceux que l’opinion commune tient pour tels (Marie-Odile Goulet-Cazé, L’Ascèse cynique. Un commentaire de DL VI, 70-71, coll. « Histoire des doctrines de l’Antiquité classique », 10, 1986.) Il ne faut toutefois pas réduire l’ascèse cynique
à une ascèse corporelle. On peut aussi parler d’une ascèse « sociale », consistant à endurer la mauvaise réputation, l’exil, les insultes, le mépris, à vivre dans la pauvreté et l’obscurité, à pratiquer la mendicité ; et non seulement à endurer ces « maux » mais à les devancer et à les rechercher joyeusement. Le cynique ne lutte pas uniquement contre les « faux plaisirs », mais aussi contre les « fausses peines », celles qu’impose la société.
13 – Pour ne pas se laisser troubler par des sophismes et garder « la maîtrise de ses représentations », le stoïcien Épictète soulignait la nécessité pour le sage d’être un habile dialecticien. Mais, confronté par exemple au « syllogisme du cornu » (« Ce que tu n’as pas perdu, tu l’as ; or tu n’as pas perdu de cornes ; donc tu as des cornes »), Diogène ne perdait pas son temps à démonter logiquement le sophisme : il se touchait le front et disait : « Moi, je ne les sens pas » (DL, VI 38). De même, quand un philosophe prétendait que le mouvement n’existe pas, il se contentait de se lever et de se mettre à marcher (DL, VI 39).
14 – « Les philosophes nous exercent d’abord à la théorie, ce qui est plus facile, puis ils nous acheminent ainsi à des exercices plus difficiles. Dans la théorie, en effet, rien ne nous détourne de tirer les conséquences des enseignements donnés, tandis que, dans la vie, bien des influences agissent sur nous en sens contraire. Il est donc ridicule celui qui prétend vouloir d’abord s’exercer à bien vivre, car il n’est point aisé de commencer par ce qui est plus difficile. » (Épictète, Entretiens, I, 26, 3-4)
15 – À la vue d’un enfant qui buvait dans le creux de ses mains, Diogène aurait jeté le gobelet que contenait sa besace, parce qu’il lui avait paru dès lors inutile (DL, VI 37).

Diogène jetant son écuelle, oeuvre de Salvatore Rosa

16 – « Nomisma », la « monnaie en cours », partage sa racine avec « nomos », la « loi », la « convention » ; quant au verbe « paracharattein », qu’on traduit par « falsifier », il renverrait plutôt à un geste technique : donner un coup de burin aux pièces qu’on désire mettre hors circulation. Selon la tradition, c’est parce que Diogène se serait livré de sa propre initiative à cet acte dans sa patrie de Sinope – avec ou sans son père, qui était « trapezitès », c’est-à-dire à la fois prêteur, changeur et banquier, et qui gérait la banque publique de Sinope (et, à ce titre, s’occupait de l’émission de la monnaie) – qu’il aurait été exilé et serait parti à Athènes, où il aurait commencé sa carrière de cynique. Notons que d’autres cyniques ont commencé leur carrière en s’en prenant, littéralement, à la monnaie : Cratès, premier et plus célèbre disciple de Diogène, convertit ses biens en argent et les jeta à la mer – il était d’une riche famille de Thèbes (DL, VI 87) ; Monime de Syracuse, disciple moins connu, simula la folie et se mit à jeter de tous côtés l’argent du banquier de Corinthe dont il était le serviteur (DL, VI 82). Ces épisodes peuvent évidemment s’interpréter comme ayant une portée symbolique (rejeter la monnaie en cours, c’est rejeter les conventions, les opinions communes), mais il nous semble qu’il faut aussi les prendre plus littéralement, comme un rejet de la civilisation : dans La République qu’il aurait écrite, Diogène proposait de remplacer l’argent par des osselets.
17 – « À qui lui disait “Tu ne sais rien, et tu philosophes !”, Diogène rétorqua “Même si je simule la sagesse, cela aussi, c’est philosopher.” » (DL, VI 64)
18 – Courte anecdote, rudimentaire dans son élaboration littéraire, choisie pour son « utilité » (chreia en grec), qui rapporte un acte ou une parole d’un philosophe en situation.
19  – Citation d’Homère, Odyssée I 157 et IV 70.
20 – La parrhèsia était d’abord un droit fondamental du citoyen de l’Athènes démocratique, qu’Isocrate définit en ces termes : « La permission explicitement accordée aux amis de s’adresser des reproches et aux ennemis de s’attaquer les uns les autres pour les fautes commises. » (À Nicoclès, 3) Défini par Aristote, il devient une qualité aristocratique associée à la figure du « magnanime [megalopsychos] », l’homme dont la caractéristique est « la grandeur d’âme » : « Son devoir impérieux est de se montrer à découvert dans ses haines comme dans ses amitiés, la dissimulation étant la marque d’une âme craintive. Il se soucie davantage de la vérité que de l’opinion publique, il parle et agit au grand jour, car le peu de cas qu’il fait des autres lui permet de s’exprimer avec franchise. C’est pourquoi aussi il aime à dire la vérité, sauf dans les occasions où il emploie l’ironie, quand il s’adresse à la masse. » (Aristote, Éthique à Nicomaque, IV, 8, 1124b)
Sur la liberté comme valeur centrale du cynisme, lire Robert Bracht-Branham, « Diogenes’ Rhetoric and the invention of Cynicism », in Marie-Odile Goulet-Cazé & Richard Goulet (dir.), Le Cynisme ancien et ses prolongements, Paris, PUF, 1993, p. 445-474.
21 – C’est une chrie fameuse que celle de la rencontre de Diogène et d’Alexandre le Grand : alors que le cynique est en train de faire une sieste au soleil, le roi survient, le réveille et lui demande : « Que peut faire pour toi Alexandre ? — Te pousser de mon soleil. »
22 – Pour une présentation de ce corpus, lire Frédéric Junqua, « Les correspondances apocryphes de Diogène de Sinope et Cratès de Thèbes », in Léon Nadjo et Élisabeth Gavoille (dir.), Epistulae antiquae III. Actes du IIIe Colloque international « L’épistolaire antique et ses prolongements européens », Louvain-Paris-Dudley MA, Peeters, 2004, p. 271-285.
23 -  Dans Le Banquet de Xénophon (I, 4), Callias voit dans sa rencontre avec Socrate, Critobule, Hermogène, Antisthène et Charmide l’occasion d’« orner [sa] salle à manger de la présence d’hommes à l’âme purifiée ».
24 – La même idée se retrouve dans la Lettre V de Diogène adressée à Perdiccas, un des diadoques d’Alexandre : « Si désormais tu es en guerre contre les opinions – je veux dire contre des ennemis plus coriaces et qui t’infligent plus de dommages que les Thraces et les Péoniens –, et que tu tentes de soumettre les passions humaines, envoie-moi chercher : dans une guerre contre de tels ennemis, je suis capable d’être un bon général. Mais si les affaires humaines te préoccupent encore et que tu ne te sens pas prêt à entreprendre cette guerre, permets que nous demeurions tranquille à Athènes et mande les soldats d’Alexandre, ceux dont il se servit lui aussi comme auxiliaires pour soumettre les Illyriens et les Scythes. »
25 – Dans la Lettre XXIV que Diogène adresse à Alexandre, on lit : « Si tu désires devenir bel et bon, jette donc ce bout de chiffon que tu as sur la tête, et viens te joindre à nous. » Le « bout de chiffon » est une allusion probable à la tiare dont Alexandre avait pris l’habitude de se coiffer, à la mode perse.

© extrait de « Les oreilles dans les pieds », de Thierry Junqua, revue Agone, 37.

L’ESSENTIEL

Et ces mots de Ödön von Horváth si proches de ceux de Diogène…

« Je n’ai rien, sauf ce que j’ai sur le dos, et la valise avec une vieille machine à écrire portative” »

« Dans toutes mes pièces, je n’ai rien embelli, rien enlaidi. J’ai tenté d’affronter sans égards la bêtise et le mensonge ; cette brutalité représente peut-être l’aspect le plus noble de la tâche d’un homme de lettres qui se plaît à croire parfois qu’il écrit pour que les gens se reconnaissent eux-même. »


Lanternes
 
Vieilles
Pauvres lumières pendues
Immobiles parmi la fumée
Comme des silences perdus
Qu’est-ce que vous faites-là, et qu’est-ce
Je vous prie que vous regardez
Lumières pendues mortes
 
La tristesse comme vous des sourires tout faits
Et des regards alentour
Comme vous suspendus
Aux seins branlants des danseuses de bazar
Rouges et vertes et bleues
Pauvres que vous êtes
Vieilles,
Mortes.
 

Hector de Saint-Denys Garneau

UN SONGE DE DIOGÈNE

Sur l’excellent blog consacré au philosophe et anarchiste HAN RYNER, on peut, ces derniers jours, découvrir un hommage appuyé à Diogène, le sage de Sinope. Ce sera aussi l’occasion de découvrir Han Ryner (1861 – 1938)  écrivain et journaliste, trop méconnu et pourtant étonnement vivace. Si , chez les écrivains arnachistes,  on connait Félix Fénéon, Laurent Tailhade ou Zo d’Axa, le souvenir de Han Ryner n’est plus qu’un souvenir. Merci alors, et encore à C. Arnoult qui anime le blog HAN RYNER pour sa bienveillance,son encouragement et sa curiosité sans cesse renouvellée. Une fois encore, en cette époque de confusions, Ryner fait encore preuve de sagesse et ressemble à maître à mieux réfléchir.

Un songe de Diogène – VII

extrait de Songes perdus, par Han Ryner

Diogène avait demandé à Platon un cotyle de vin ; Platon lui envoya une amphore, soixante-douze fois sa demande. Diogène, ayant descellé le vase, but le peu de vin qu’il désirait. Puis, à l’heure où les disciples étaient nombreux dans les jardins d’Akadémos, il rapporta l’amphore presque pleine.
— O Platon — dit-il — si quelqu’un te demandait combien font deux et deux, tu répondrais, je crois, qu’ils font cent. Tu réponds et tu donnes toujours plus qu’on ne veut. Celui qui accepte tes présents ou tes paroles devient ivre et incapable de marcher ou de parler en homme.
Platon levait la main dans le geste qui annonce la réplique. Et il souriait des yeux et des lèvres. Mais Diogène ajouta, parmi des pas de fuite et la tête seule tournée vers l’ennemi :
— Laisse, ô torrent, que j’évite les débordements d’une réponse généreuse qui, prétendant me rafraîchir, me noierait dans son abondance.
Tous rirent. Le bruit des rires ne permettant pas à Platon de se faire entendre, il feignit de rire aussi longtemps que les autres. Tard et pour un absent il dit enfin :
— Mes présents sont trop grands, en effet, pour des enfants sans raison ; mes dons sont démesurés dès qu’ils s’adressent au fou qui ne sait pas être sa propre mesure.
Le propos fut rapporté à Diogène. Il admira que Platon eût su, cette fois, être précis et concis comme un cynique. Et, la nuit qui suivit, il fut visité d’un songe :

*
*  *

Socrate parlait devant de nombreux jeunes gens. Parmi les auditeurs, se trouvait Antisthène, futur maître de Diogène.
Or Socrate, ivre du bruit d’on ne sait quels corybantes intérieurs, prononçait un long discours tantôt plaisant, tantôt enthousiaste et lyrique.
Antisthène essayait parfois de l’interrompre. Les autres, charmés d’une éloquence où alternaient les noblesses tragiques et les familiarités satyriques, faisaient taire Antisthène avant que Socrate eût remarqué son impatience.
Quand enfin le vieillard s’arrêta, Antisthène dit :
— O maître du court parler, tu as oublié ton art aujourd’hui, et la brachylogie, et les questions nettes, et les réponses précises.
— C’est peut-être que les neuf Muses se pressaient autour de mes lèvres, envieuses d’avoir chacune sa place dans mon discours caressant et dans mon baiser.
— Neuf pucelles à la fois, c’est beaucoup — dit Antisthène. Que ne renvoyais-tu les plus exigeantes ?…
Mais Socrate :
— Blâmeras-tu ton patron Héraklès qui, la même nuit, engrossa cinquante vierges ? Pour moi, je suis faible à l’ordinaire et stérile comme une sage-femme. C’est pourquoi, les jours où je me laisse entraîner, j’ai à dépenser beaucoup d’économies de chasteté ; ma vieillesse ressemble à un torrent de jeunesse et je n’ose repousser aucune des amoureuses qui se présentent.
Aristippe était là. Il dit, tout sourire :
— Tu as raison, ô Socrate. Pâris, qui eut la lâcheté de choisir entre trois déesses, attira sur sa patrie et sur lui-même des maux terribles. Quant â toi, Antisthène, si jamais tu diriges ton désir vers l’une des muses, elle fuira ton amour grossier. Les muses ne sont pas des ignorantes ; elles savent que les choix d’Eros injurient l’élue autant que les délaissées. Qui n’accueille pas toutes les joies se rend incapable de comparer et de savoir combien chaque joie reste unique, combien le présent est toujours supérieur à tout passé et à tout avenir. Mais chaque passé fut un présent éminent et chaque avenir montera sur le sommet glorieux qui s’appelle Présent.
Socrate allait peut-être blâmer Antisthène ensemble et Aristippe. Mais celui-ci dit encore :
— Les femmes de Sparte ont raison, qui aiment les seuls débauchés. L’homme qui ne s’est pas exercé avec beaucoup, comment en satisferait-il une et lui paraîtrait-il, à chaque baiser, un homme nouveau ?…
Comme Diogène devant Platon, Aristippe s’enfuit devant Socrate et devant Antisthène. Mais il lançait, dans sa fuite, ce dernier trait :
— Une est plus exigeante que toutes.

*
*  *

Diogène, à demi réveillé, se rappelait encore à demi son rêve. Diogène, à demi ensommeillé, se rappelait déjà à demi sa querelle avec Platon. Dans un haussement d’épaules qui rejeta le songe, léger fardeau, il demanda, dédaigneux :
— Quel rapport y a-t-il entre toutes ces choses ?
Ses yeux se refermèrent une seconde. Dans un soleil soudain, il vit, qui se balançait, un de ces filandres qui charment l’atmosphère d’automne. Et une voix prononça, lointaine, tombante, qui ne veut être entendue d’aucune oreille vulgaire, qui veut être à peine devinée par les plus subtils :
— Les Muses aiment les liens qui flottent dans une flottante lumière.

GIlbert Garcin, Diogène ou la lucidité

Le gardien vous connseille de lire :

LE PÈRE DIOGÈNE, de Han Ryner (éditions Premières pierres)

Julien Duchêne aurait pu devenir, à la Sorbonne ou au Collège de France, le professeur à la mode, le Bergson de demain. Mais comment occuper une chaire quand on sait qu’« enseignée officiellement, a vérité devient mensonge » ? Renonçant bientôt à ses fonctions, mais aussi à son toit, au mariage, à l’argent, et jusqu’à ses vêtements, le professeur Duchêne devient le père Diogène.

Muni du bâton, des sandales et de la besace caractéristique, il tente de vivre, à la veille de la Grande Guerre, selon les préceptes de philosophes cyniques de l’Antiquité. Au fil de situations comiques ou graves, Le Père Diogène dévoile son véritable enjeu : la sagesse recherchée à partir du cynisme et du stoïcisme apour monde une communauté universelle sans classes et sans État.

Au fil de situations comiques et graves, Le Père Diogène, jamais réédité depuis 1920, dévoile son véritable enjeu : la sagesse recherchée à partir du cynisme et du stoïcisme a pour monde une communauté universelle sans classes et sans État.

Injustement oublié, Han Ryner (1861-1938) est l’auteur d’une cinquantaine d’ouvrages. Son œuvre théorique et romanesque est élaborée à partir de la philosophie grecque, selon une approche qui creuse l’écart entre, d’un côté, une visée d’harmonie et, de l’autre, les multiples variantes justificatrices de ce qu’il appelle le « dominisme » et le « servilisme ».
 

TOUJOURS D’ACTUALITÉ

Pas besoin de laisse, un peu de bon sens suffira…

Rappelons que Diogène de Sinope, fils de banquier, fut jugé (avec son père) et emprisonné pour fabrication de fausse monnaie…

L’illustre Diogène Laërce relate :

Ménippe raconte [...] comment, réduit en captivité et mis à vendre, Diogène se vit demander ce qu’il savait faire. « Diriger des hommes », répondit-il. Et il ajouta, en parlant au crieur : « Annonce donc : quelqu’un veut-il se procurer un maître? »

(Diogène Laërce, VI, 29)

Où se cache le maître ?

LA MAGIE DE MAJA

DIOGENE À PARIS

Où l’on suit le Cynique dans ses balades urbaines…

Il traverse dans les clous, mais méprise les 4×4,

leurs propriétaires, leur descendance et leurs valets…

Il mord un Arrogant qui arrogait, un Important qui sentençait

Il traînasse au Luxembourg, suit une partie d’échecs

devant l’Orangerie en jouant le nigaud,

à Vincennes file aux courses et perd sa besace,

aux Batignoles il est bouliste portugais…

Palais-Royal, il tripote le tarot,la manille, l’écarté, le poker…

Aux Tuileries, boit à la Dive Bouteille…

Puis, face à l’Elysée,

superbe, se soulage et s’endort,

heureux !

Pour d’autres instants de poésie retrouvez Daniel MAJA le « dessinateur – magicien » sur son BLOG

L’auteur ou le poète-au-pinceau « mis en selle » (N.D.L.R.)

DIOGENE

« Comme une lanterne de DIOGÈNE, ils portaient au bout d’une longue perche pourvue de clochettes un thermomètre dont le mercure était rose. Le pas régulier des bêtes faisait une rumeur qui semblait lointaine ; à la limite de l’audible , elle participait au régime d’échos du système ».

César Aira, Un épisode dans la vie du peintre voyageur, André Dimanche éditeur

Le mot de l’éditeur :

Johan Moritz Rugendas est un « peintre de genre » allemand de la première partie du XIXe siècle, un des plus grands « peintres voyageurs » de son temps, que Humboldt lui-même admirait et considérait comme un maître dans l’art de la « physionomie de la nature ». Rugendas fait deux grands voyages en Amérique latine. Lors du second, en 1837, dans la province argentine de Mendoza, il touche au centre secret dont il avait toujours rêvé : le point « équidistant des horizons », dans les plaines immenses de l’Argentine, où il espère découvrir « l’autre face de son art » et qui l’obligera à créer un nouveau procédé de représentation. Il entreprend ce chemin périlleux en compagnie d’un autre peintre allemand, Robert Krause, d’un vieux guide et d’un jeune cuisinier. Le prix pour lui en est immense, monstrueux : un épisode dramatique interrompt sauvagement la traversée et marque à jamais son corps et sa vie – son art, sa jeunesse

L’art de César Aira est qu’il écrit la peinture avec un tel dépouillement et une telle finesse de style que notre curiosité s’en trouve avide. A l’heure où de nombreux livres se prétendent spirituels, ce livre nous montre comment le genre initiatique dans la littérature n’est pas mort. Il nous apprend aussi comment le regard peut faire peau neuve dans la rencontre du singulier jusqu’à provoquer aux plus confins de nous-mêmes une autre apparence.

SUR PLACE

Un autre rappelait encore à Diogène :

« Les gens de Sinope t’ont condamné à l’exil. »

– « Eh bien moi, ajoute-t-il, je les ai condamnés à la résidence forcée. »

Témoignage de Diogene Laërce, VI, 49. Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres.

DIOGENE

« DIOGÈNE avait son tonneau, moi j’ai cette maison que les enfants ont baptisée « le château de Dracula ». J’y vis en ermite, en moine épicurien entouré de déesses. J’aurais aimé être une nonne tibétaine et vivre dans un arbre. Maintenant je ne souhaite plus que mourir gaiement, à la Stendhal. »

Lawrence Durrell

COA ! QUOI ?

Je n’ai pratiqué au temps de ma jeunesse que des sports vigoureux. C’est pourquoi, par certaines nuits de printemps, muni tout simplement d’un sac, tel un mendigot, et d’une lanterne comme DIOGENE, je m’en fus, comme lui, chercher, non point un homme dont je n’aurais eu que faire, mais des grenouilles. M.Pierre Brisset, prince des penseurs, ainsi que chacun sait, vous dira d’ailleurs que c’est la même chose.

Louis Pergaud, Une Pêche aux grenouilles, in Comedia.

Extrait de LES CAHIERS DE L’INSTITUT – Fous littéraires & Co.

On en profitera pour lire sur le site de LA NOUVELLE REVUE MODERNE le texte Étang donné : la grenouille

Pn visitera Le Cabinet de Curiosités d’Eric Poindron afin d’amirer la collection de grenouilles (chinoises, sechées, formolées, crucifiées, etc.) trouvées par DIOGÈNE, mon fils.

A lire aussi :

Les Grenouilles, de Cyriël Bruysse, Éditions finitude, collection, les contes singuliers, Nantes.

Catalogue des reptiles et batraciens du département de l’Aube et étude sur la distribution géographique des reptiles et batraciens de l’est de la France, de Victor Collin de Plancy, 1878.

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