
Depuis quelques semaines, l’écrivain et critique Frédéric Ferney est de nouveau « sur le pont ». Après la création d’un blog littéraire, l’an passée, il poursuit sa mission de défenseur du livre en proposant une émission littraire sur le Web. Souhaiter bon vent au capitaine et lui poser quelques questions, à l’instant du départ, nous semblait nécessaire.
Eric Poindron : Cher Frédéric Ferney, afin de rendre hommage à ta nouvelle émission Le Bateau libre je vais commencer par un clin d’œil : si je tutoie l’ami, je vouvoie le « passeur de passions » et le commandant du nouveau navire. Frédéric qui êtes-vous ?
Frédéric Ferney : Comme tu veux !… Tu te souviens comment Cendrars signait ses lettres : « Tibi (à toi), Blaise, avec ma main amie» – lui qui n’en avait plus qu’une, comme Cervantès ! « A toi », belle dédicace – c’est pur, le tutoiement, tout compte fait. C’est fraternel, viril, à la romaine. Djian (à qui j’ai dit en effet : « je tutoie l’ami mais je vouvoie l’écrivain »), je me sens si proche de lui, de l’homme sûrement plus encore que de l’écrivain, que j’ai besoin d’un bouclier : le « vous ». Parfois, j’enfreins cette règle – je le fais exprès ! C’est comme en amour : quelle est la bonne distance ? Trop près, on est aveugle. Trop loin, on se perd. Il faut savoir accommoder, comme un œil.
Quant à la question : « Qui suis-je ? » Ha ! Ha ! Comment se la poser sans ironie et sans s’esclaffer, comme Hamlet, avec un crâne vide sur le cœur ! Plus souvent, je me demande : « Comment faire ? » Et plus souvent encore : « Avec qui ? » Je suis un grand égoïste, j’aime les autres parce que j’ai besoin d’eux : ils m’apprennent des choses sur moi.
Je pourrais aussi te dire qui j’ai été, ou mieux, ce que j’ai fait dans le passé (c’est plus facile) : prof, clown, comédien, éditeur, barman, critique de théâtre, de livres, auteur, etc. J’ai écrit dans pratiquement tous les journaux français : Le Nouvel Obs, Le Figaro, Le Monde, L’Express, Le Point, et même Jour de France ( à l’époque fastueuse où il avait été repris par Jacques Chancel) ! Pour ne pas esquiver ta question, je te réponds : un intermittent (du spectacle) et un (nouvel) entrepreneur. Un dilettante au sens originel : de diletto, le plaisir. Enfin, je suis en alternance un célibataire et un père de famille. Comme tu vois, j’ai des préférences mais je n’ai pas de spécialité.
Voilà un an, un « certain bateau livre », émission littéraire de toute première qualité, disparaissait de France télévision. Vous revenez aujourd’hui avec « le bateau libre », une émission littéraire sur Internet qui, une fois encore, laisse une belle place à l’écrivain et à sa langue. Quel est selon-vous la différence entre les deux émissions ?
Oui, je « reviens », je suis un revenant ! Non, je ne le vis pas comme ça. C’est un combat mais ce n’est pas une revanche; c’est une autre aventure. Ce qui me plaît sur le web, c’est l’absence (pas pour longtemps !) de modèle. Tout est à inventer dans la forme, notamment le modèle économique. Nous vivons une époque de transition qui va bouleverser en profondeur le système dans lequel nous avons vécu. Il faut faire preuve d’audace et d’imagination. Ce qui compte aujourd’hui, ce n’est plus la puissance, c’est la vitesse, c’est-à-dire la mobilité, la légèreté, la réactivité. A condition surtout de ne rien lâcher sur le contenu.
Tu connais la fable de La Fontaine intitulée « Le Loup et le Chien » ? Il y a un peu de ça, si je compare mes années Figaro-France Cinq (de 1996 à 2007) et lebateaulibre.net aujourd’hui. Je suis plus pauvre mais plus libre. Plus heureux aussi. Pour le reste, aucune différence : il s’agit toujours pour moi de donner la parole aux écrivains et de faire entendre leur langue. La seule différence, au fond, entre avant et aujourd’hui, c’est moi : je suis plus proche des auteurs, moins anxieux, moins doctoral, je les lis mieux, « avec ma main amie ». Le lieu aussi est différent, il permet d’autres choses, par exemple allier la lumière et le secret, la clarté et l’intime. Quand je suis sur le bateau-restaurant La Passerelle-Cap Seguin, à Boulogne, j’ai l’impression d’être au bord de la mer. A certaines heures, par beau temps, la Seine se rêve bleue comme la Méditerranée !

J’ai cru comprendre que vous étiez en train d’imaginer sur le web une véritable chaine culturelle. Pensez-vous que les nouveaux espaces de libertés soient désormais – seulement – possibles sur internet ?
J’évite le mot : culturel, qui est un peu galvaudé, et qui est souvent utilisé comme un alibi, je trouve. Ce sera une chaîne littéraire, bon – c’était un vieux rêve, c’est devenu un projet collectif et une (petite) entreprise. Littéraire, oui mais on y parlera aussi de cinéma, de théâtre, de médecine, de photo, bien sûr ! Pour moi, la littérature, ce n’est pas culturel comme la cuisine, le sport ou la politique. C’est vital et transcendantal. J’aime les mots mais surtout ceux qui manquent. Qu’est-ce qu’un littéraire ? « Celui pour qui les mots défaillent, bondissent, fuient, perdent sens », répond Pascal Quignard (dans La barque silencieuse , à paraître en septembre).
Le web est-il le seul et le dernier espace de liberté, aujourd’hui ? Non, je ne crois pas. Il y a aussi les livres, le théâtre. D’ailleurs, on est libre si on le veut, et si on le veut vraiment. Le prix à payer ? Une certaine solitude.
Quels sont les écrivains que vous souhaitez recevoir dans les mois à venir, et quels sont ceux que vous voulez défendre ou continuez à défendre ?
Actuellement, je commence déjà à lire les romans qui paraîtront à l’automne. Mais je ne peux encore rien te dire, c’est trop tôt. A part que j’aime beaucoup le nouveau roman de Beigbeder : Un roman français (non, non, je ne déconne pas, tu verras, pour moi, c’est une surprise). En général, je choisis un livre, pas un nom d’auteur. Il est vrai que je peux aussi nouer des fidélités avec certains auteurs : Pascal Quignard, Pierre Michon, Philippe Djian, Claudie Gallay, J.B. Pontalis, Emmanuel Carrère ou Toni Morrison. Je les ai reçus avant, je les recevrai sur le bateaulibre.net, s’ils acceptent de venir. En fait, je les reçois déjà. C’est comme une conversation qui s’étire sur plusieurs années. On se perd, on se retrouve. On finit la phrase qu’on avait laissé pendre, inachevée. Je subis leur influence, ils me modifient. J’ai envie de leur rendre ce qu’ils me donnent.
Imaginez-vous que l’émission que vous tournez aujourd’hui, non loin de Paris, puisse, tel un véritable navire, quitter le quai afin de se rendre à la rencontre des écrivains, des festivals, des rencontres « in situ » ?
Je ne l’imagine pas, on le fait déjà. Le web offre une mobilité qui permet d’intervenir librement, comme un papillon. Pourquoi appelle-t-on papillon quelqu’un qui de fleur en fleur n’a finalement qu’une seule idée en tête ?
Vous n’êtes pas sans savoir que le phénomène blog est de plus en plus prescripteur – même si il faut se mefier de cet mot – , avez-vous la sensation de participer à l’aventure de cette nouvelle critique littéraire ?
Non, pour moi, c’est un peu moins héroïque ou épique que ça. Que ce soit une aventure, c’est certain. Que ce soit prescripteur, le phénomène blog, on n’en sait rien ; c’est imprévisible, fortuit, aléatoire, le buzz. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la critique traditionnelle s’est beaucoup déconsidérée. Il faudra un jour qu’on m’explique pourquoi on fait en France des journaux pour un public qui n’existe pas !
La vraie question, c’est prescrire quoi. D’ailleurs, je n’aime pas ce mot : je ne suis ni médecin ni pharmacien, un livre n’est pas une potion ! On peut toujours se vanter de l’être, remarque, ça marche ! En vérité, personne ne l’est. L’idée d’un magistère intellectuel et moral, c’est une nostalgie. Ca reviendra peut-être.

En plus de cette nouvelle aventure audiovisuelle, vous êtes aussi critique théâtral, écrivain, scénariste, avez-vous des projets dans les temps à venir ?
Un roman, un projet de film avec mes deux complices, Philippe Azoulay et Anne-Marie Catois mais chut !… Ce qui se profile, dans l’immédiat, c’est le Festival d’Avignon avec Arte. Notamment une journée-marathon, le 19 juillet, et une soirée en direct de la Cour d’Honneur du Palais des Papes, le 29 juillet, que j’animerai sur Arte, avec Annette Gerlach.
Depuis plusieurs mois, il existe aussi « le Bateau libre », le blog de Frédéric Ferney, qui est un nouvel exercice pour vous. Que vous a apporté cette nouvelle expérience?
Le blog, c’est un journal intime, un carnet de lecture, une discipline. Le jeu, c’est prendre du plaisir et en donner, en donner pour en prendre. Aujourd’hui, Voltaire correspondrait par mails, la marquise de Sévigné aurait son blog. Flaubert aussi : gueuloir.ronchon.com !
Je suis en train de préparer ma valise pour les vacances, quelles sont les livresque vous me conseillez d’emporter ?
Arrête, je viens de te dire que je n’étais pas un pharmacien !… Bon, si tu insistes : les romans de Gary-Ajar, parus sous le titre Légendes du Je (Quarto/Gallimard) et le Journal de Joyce Carol Oates (Philippe Rey).
Dernière question, mais la plus essentielle, je suis débutant sur Internet et je souhaite regarder votre émission et adhérer à l’association « Les Amis du Bateau Libre », comment dois-je faire ?
Dans les deux cas, il suffit d’un petit click au bon endroit !
Frédéric, pour de vrai, ce sera ma dernière question, qui êtes-vous vraiment ?
Pas celui qu’on croit.
LE BATEAU LIBRE, Le blog de Frédéric Ferney




Nicolas Vidal est un jeune homme pressé, et c’est tant mieux, qui aime à répéter que « la diversité fait la richesse». Dieu sait alors si il est riche ! Ecrivain avant l’heure, voyageur infatigable, curieux, chef d’entreprise, l’homme orchestre est un peu partout, à commencer par là ou l’on ne l’attend pas. Créateur de 






