Archives de catégorie : BIBLIO-NOMADIE

DE L’INSPIRATION

Ah l’admirable Monselet (1825-1888) qui fut à la fois piéton et malin, écrivain et critique gastronomique – que dis-je  « roi des gastronomes !  » -, Homme d’esprit et cuisinier. On ne le lit plus guère et pourtaant quelques lignes, les jours de pluies, suffisent à redonner de l’allegesse aux populations moroses et au grabataires.

COMMENT SE FONT LES VAUDEVILLES

Il y a un vaudevilliste nommé D***, qui est très-mélancolique et qui ne peut trouver les sujets de ses vaudevilles qu’en suivant les enterrements. Enterrement de ses amis ou de ses ennemis, peu lui importe. Il sort de chez lui, il prend des gants blancs, qui lui ont facilité déjà plusieurs situations ; il revêt un habit noir instigateur de couplets, il se met à la queue du convoi et penche la tête d’un air navré. A vrai dire, il serait très-embarrassé de nommer le mort qu’il suit, mais il ne s’en préoccupe que médiocrement ; ce qu’il guette, c’est une idée nouvelle, c’est un dénoûment curieux, une exposition inusitée. Il a déjà fait de la sorte plusieurs pièces d’un fort comique et d’un entrain délicieux. Lorsqu’il trouve un calembour sur le bord d’une fosse, il s’estime l’homme le plus heureux du monde. D*** est d’ailleurs un convive charmant, qui improvise de spirituelles chansons au dessert.

(extrait de Figures Parisiennes, 1854.)

Le gardien vous recommande la lecture de :


Les Oubliés et les dédaignés. Figures littéraires de la fin du XVIIIe siècle.

Almanach des gourmands (6 volumes, 1862-1870)

Lettres gourmandes, manuel de l’homme à table

oeuvre de Géza Szöllősi

LES LIVRES ET VOUS…

Lu ce matin, sur le blog FEUILLE D’AUTOMNE de mon mai Yves L. docte libraire et hômme honnête, une invitation à confesser votre amour des livres. LIsez cet extrait et empressez-vous chez l’ami libraire...

Comment Le Tenancier trouve-t-il donc ses livres ?

(…)

C’est la raison pour laquelle on aimerait ici que vous parliez – lecteurs de ce blog – de vos plaisirs lorsque vous entrez dans une librairie, que vous nous parliez de votre libraire, de votre façon de choisir un livre… Le Tenancier vous laisse la place.
Envoyez vos textes et vos illustrations par le lien qui se trouve sur la colonne de droite de ce présent blog.
Quant au Tenancier, il surnagera au milieu des folios déchaînés pour donner de ses nouvelles très bientôt.

(…)

Premier opus du petit jeu auquel je vous avais convié dans mon dernier billet rédigé. Je rappelle qu’il est question ici de nous raconter vos plaisirs et vos rencontres autour du livre. J’étais loin de me douter de ce que j’allais trouver en lisant ce texte d’Otto, qui fait quelque peu dans la subversion. J’ai beaucoup ri.

Le Tenancier

FEUILLES D’AUTOMNE

Coquecigrues d’un libraire d’occasion et de ses amis

Collage de Philippe Lemaire

Animateur de LA NOUVELLE REVUE MODERNE

FOU FOU…

Ces quelques mots plaisants de Anatole France, extraits de Les  Fous dans la littéraure, « Le Temps », 1887, réédité et aujourd’hui disponible aux éditions du Castor Astral dans la salutaire collection « les inattendus »

Photographie de Nadar

« Un Français, qui fit le voyage de Londres, alla voir un jour le grand Charles Dickens. Il fut reçu et s’excusa sur son admiration de venir ainsi prendre quelques minutes d’une existence si précieuse.

— Votre gloire, ajouta-t-il, et la sympathie universelle que vous inspirez vous exposent, sans doute, à d’innombrables importunités. Votre porte est sans cesse assiégée. Vous devez recevoir tous les jours des princes, des hommes d’État, des savants, des écrivains, des artistes et même des fous.

— Oui ! des fous, des fous, s’écria Dickens, en se levant avec cette agitation à laquelle il était souvent en proie dans les derniers temps de sa vie, des fous ! Ceux-là seuls m’amusent.

Et il poussa dehors par les épaules le visiteur étonné. 

ALICE & TIM

Tim Burton a-t-il bien lu « Alice au pays des merveilles » ?

Par Julian Barnes

 

La perception commune du chef-d’œuvre de Lewis Carroll ne rend pas hommage à ce récit complexe, écrit par un homme qui ne l’était pas moins. Alors que Tim Burton présente son adaptation des aventures d’Alice, avec Johnny Depp, Helena Bonham-Carter et Mia Wasikowska, on peut s’interroger sur ce que la postérité a fait de ce cauchemar qui ressemble tant à un rêve. C’est ce qu’avait fait Julian Barnes dans « l’Obs » en 1990.

C’était vraiment une belle journée – chacun, bien sûr, s’en souvient – chaude et ensoleillée.
On était en  1862, plus précisément le 4 juillet – ce qui fit dire plus tard au poète anglais W. H. Auden « que ce jour particulier est devenu mémorable dans l’histoire de la littérature autant qu’il l’est dans l’histoire de l’Amérique ». Le révérend Charles Dogson et son ami le révérend Robinson Duckworth emmenèrent les trois sœurs Liddell (Lorina 13, Alice 10 et Edith 8 ans) faire une promenade en bàrque sur la Tamise à Oxford. Au cours de cette « enchanteresse après-midi », le révérend Dogson se mua en Lewis Carroll pour raconter la première version de l’histoire qui allait devenir les Aventures d’Alice au pays des merveilles. Tous ceux qui participèrent à cette promenade se souviendront plus tard de ce jour d’été éclatant et chaud.

Pourtant, en 1950, un chercheur consciencieux consulta les registres de l’Office météorologique de Londres et découvrit que le temps dans la région d’Oxford ce vendredi 4 juillet 1862 avait été « froid et plutôt  pluvieux ». Pour n’importe quel autre écrivain cette information aurait été décevante, gênante même. Mais avec Lewis Carroll c’est le contraire qui se produit. Celui-ci est en effet le créateur du rêve le plus célèbre de la littérature, le créateur de ces mondes situés tout au fond du terrier du Lapin et de l’autre côté du miroir. Là, les choses sont naturellement sens dessus dessous et sens devant derrière. Là, la Licorne examine attentivement Alice « d’un air de profond mécontentement » avantde la qualifier de « monstre fabuleux ». N’est-il pas logique dans ces conditions que la perception du temps qu’il faisait ce 4 juillet reste dans la mémoire de tous sens dessus dessous et sens devant derrière, comme dans un rêve ?

Nathaniel Hawthorne, dans son journal, note qu’il projetait d’écrire un rêve « qui ressemblerait réellement au  déroulement d’un rêve avec ses illogismes, ses bizarreries, ses divagations ». Borges ajoute quant à lui « que ce projet étrange que notre littérature « moderne » tente vainement de réaliser n’a peut-être été accompli que par Lewis Carroll ». D’autres membres distingués de la modernité, chacun à sa manière, ont salué Carroll : Nabokov a traduit les Aventures d’Alice aux pays des merveilles en russe dès 1923. Aragon la Chasse au Snark en 1929. Breton, en 1932, affirme.que Carroll est un « des ancêtres du surréalisme » et lui donne une place importante, en 1940, dans son Anthologie de l’humour noir.

Oeuvre de Vladimir Clavijo Telepnev

Ces faits n’auraient pas été sans surprendre Lewis Carroll lui-même et, sans doute, de manière désagréable. Conservateur, pieux et chaste, maître de lui, ayant de plus dans le domaine de l’art un goût des plus conventionnels, il aurait été épouvanté par ce surréalisme teinté d’anarchie, d’érotisme, de paganisme, et qui réclamait de dangereuses libertés. En Angleterre Carroll n’a pas vraiment été « recadré » en dehors du travail de quelques spécialistes. Certes, le critique littéraire William Empson fit paraître une lecture  psychanalytique célèbre qui montrait que le début d’« Alice » amène facilement à l’esprit des termes freudiens tels qu’« imprégnation », « vie matricielle », « angoisse de la naissance ».

Mais en règle  générale, Lewis Carroll a été soigneusement gardé intact. Tout le monde l’a lu et pourtant il n’est pas vraiment considéré comme un écrivain mais plutôt comme un de ces amateurs inouïs qui un jour font paraître un chef-d’oeuvre. Peut-être est-il si mêlé à la culture anglo-saxonne qu’il nous est difficile, pour nous Anglais, de le voir avec un oeil neuf. Et il est possible que les traductions révèlent plus clairement les structures et l’étrangeté de l’oeuvre.

Dans notre langue, nous sommes sans doute distraits par l’accumulation des jeux linguistiques :
non-sens, mots inventés, mots-valises (portemanteau words), ceux-là mêmes qui ont deux ou trois significations. Nombre de ces termes, chargés à la fois de non-sens et d’expressivité, sont passés dans le langage courant : les écoliers dans « Stalky and Co » de Kipling s’expriment naturellement en carrollien et emploient des mots comme frabious (signifiant approximativement « heureux », « joyeux »). Car le plus souvent lorsqu’il inventait un mot, Carroll créait pour lui un espace linguistique, de sorte qu’on a maintenant l’impression que ce terme-là a toujours fait partie du langage : un mot comme chortle (chuckle-glousser + snort-grogner) signifie glousser avec éclat et galumph, galoper ou sauter lourdement. Même l’expression «portemanteau words = mots-valises » inventée par Carroll avec humour est devenue aujourd’hui en anglais un mot d’une correction lexicale parfaite.

Il s’ensuit que la vision anglaise traditionnelle d’Alice et de son créateur est douce, sentimentale, provinciale.
C’est bien entendu une erreur : le monde d’Alice est plein d’angoisse et de peur ; il est incertain et arbitraire ; et la plupart des gens et des animaux que rencontre Alice sont grossiers, tyranniques, obsédés par leur propre personne. Si nous sommes dans le monde du rêve, il s’agit sans aucun doute d’un cauchemar, et si c’est le monde des adultes vu par les yeux d’un enfant, on peut se demander lequel d’entre eux voudrait grandir pour y entrer ? Les livres racontant les aventures d’Alice ne laissent jamais apparaître la piété de leur auteur : ils parodient cruellement aussi bien l’univers des chants pieux, par exemple ceux écrits par Isaac Watts, que nos attentes concernant les récits pour enfants. Le Morse et le Charpentier vont faire sur la plage une promenade avec les Petites Huîtres : celles-ci sont impatientes de festoyer – leurs vêtements sont bien brossés, leurs visages bien lavés, leurs souliers bien propres et bien cirés. Mais que se passe-t-il ? Le Morse et le Charpentier commandent une miche de pain et avalent toutes les Petites Huîtres. Comme l’on voit beaucoup de gloutonnerie, de cruauté, de mort en suspens dans ce jardin secret.

Si beaucoup d’enfants considèrent le Chat du Cheshire Humpty Dumpty, la Tortue Fantaisie ou la Chenille comme des compagnons de jeux, ils ne manquent pas aussi de se souvenir de l’un des épisodes de l’histoire comme du premier récit réellement effrayant qu’ils aient jamais lu. Quant à moi, ce fut celui de la fin d’« Alice au pays des merveilles », lorsque tous les animaux sont projetés en l’air, puis se transforment en cartes à jouer avant de devenir des feuilles qui tombent sur le visage endormi d’Alice.

D’où vient cette peur ? En partie de la double transformation, de l’angoisse familière ressentie devant les choses qui vous sautent à la figure mais aussi de la panique soudaine qui s’empare de cette Alice qui savait si bien tout à l’heure garder son sang-froid. Même elle, même cette chère amie, ne nous inspire plus entièrement confiance.

Et il en est de l’homme comme de l’œuvre :
le révérend Dogson n’était nullement quelqu’un de chaleureux et de détendu : il ne savait certes pas glousser avec éclat. Un de ses contemporains à Oxford se souvient « de la silhouette sévère et ordinaire, du visage rébarbatif : pour tous, en dehors des petites filles, il n’était pas quelqu’un de séluisant : il était austère, réservé, tâtillon ». Il enseigna les mathématiques à Oxford sa vie durant et ses élèves se souviennent de lui comme d’un personnage cassant et ennuyeux. « Il ne souriait pas, se rappelle l’un d’eux, et ne montrait jamais le moindre signe d’humour, même retenu, ses cours étaient mortellement ennuyeux ».

Une certaine année, ses élèves firent une pétition qu’ils envoyèrent au directeur de leur collège, pour demander la permission d’assister au cours d’un autre professeur.
Il y avait une séparation stricte entre le « Dogson » qui écrivait des livres de mathématiques et de logique et le e Carroll » qui racontait des histoires pour enfants. Dogson avait demandé à la poste d’Oxford que sur toutes les lettres adressées à « Lewis Carroll, Christ Church Oxford » soit portée la mention « Inconnu à l’adresse indiquée». Ce mur entre Dogson et Carroll est indestructible.

En 1867, l’auteur d’Alice effectua son seul voyage à l’étranger pour se rendre en Russie. L’important journal qui nous est parvenu fut tenu par Dogson et nullement par Carroll. Il y a bien sûr à l’occasion d’amusantes métaphores telle celle où l’auteur compare les églises de Moscou à des cactus, mais en général le journal aurait pu être rédigé par n’importe quel pasteur de l’époque victorienne. Il contient d’interminables descriptions d’églises et de services religieux, des considérations sur les hôtels où ést descendu le voyageur et des récits de ses rapports avec les cochers. Pourtant, enfin, lôrsqu’il se rend au zoo de Moscou, le coeur du lecteur se met à battre d’impatience. Le créateur du Lapin Blanc, de la Chenille, de la Tortue Fantaisie, du Chat du Cheshire au zoo de Moscou! Que peut-il y avoir de plus… surréaliste ? Mais Dogson a laissé Carroll loin là-bas, à Oxford, et le pasteur sans génie écrit : « Dans la soirée nous avons visité le zoo où après avoir vu les oiseaux et les quadrupèdes, nous sommes restés assis sous un arbre, au milieu des guirlandes de lampions de couleurs, à écouter des chanteurs tyroliens qui donnaient un récital très agréable. »

Et même lorsque Dogson acceptait de voir vivre Carroll, quand il permettait à ce dernier de jouer avec ses petites amies, les règles et impératifs étaient extrêmement sévères. Tout d’abord il ne s’intéressait pas le moins du monde aux garçons : « J’aime énormément les enfants (à l’exception des garçons) », a-t-il écrit un jour. Les lois concernant les filles étaient, quant à elles, fortement discriminatoires. Après avoir rencontré, en 1880, une New-Yorkaise de 8 ans, il repoussa toutes les petites filles du Nouveau Monde : « Je me vbis contraint de croire qu’il n’y a pas d’enfants en Amérique. »

Il aimait donc les petites Anglaises jusqu’à 14 ans environ : « Je pense que 12 ans serait mon âge idéal : les enfants sont si maigrelets de 7 à 10 ans. » Passé cette limite, ses petites amies n’avaient plus d’intérêt pour lui. A Oxford, un contemporain remarque: « II était systématique et rigide et lorsque le ruisseau devenait rivière, l’enfant aimée, choyée était délaissée brutalement, définitivement, sans aucune espèce de remords. » Une ancienne amie, Miss Catherine Brown, manqua à la règle: elle se précipita vers lui dans son collège à Oxford et posa avec chaleur sa main sur la manche du pasteur pour annoncer fort excitée : « Oh, Mr Dogson, je suis sur le point de me marier. » L’ancien Carroll, en cet instant Dogson, enleva la main de la jeune fille, la regarda sans montrer le moindre signe d’émotion et répliqua : « Franchement. Miss Brown, je ne suis d’aucune manière intéressé par les affaires de coeur. »

C’était un photographe passionné : ses photographies d’Alice et des nombreuses autres petites filles font voir ses amies curieusement adultes et peu naturelles, avec parfois même un air boudeur plutôt qu’innocent. Il dessinait aussi ou photographiait des petites filles nues avec cependant, à chaque occasion, la permission de la mère. Et il demanda qu’après sa mort tous ces dessins et photographies soient remis à ses petites amies ou à leurs parents (apparemment rien de tout cela n’est parvenu jusqu’à nous). En tout cas, il n’y a jamais la moindre trace d’impudeur dans les images qui nous restent, sans parler, bien sûr, de pédophilie. A notre époque on se méfierait, au point de l’envoyer en prison, d’un homme qui prend plaisir à se faire des amies parmi les petites filles qu’il rencontre dans les trains ou sur plages, qui porte toujours avec lui un sac noir plein de casse-tête étranges en fil de fer et de curieux cadeaux, afin de les attirer à lui, qui a toujours dans ses poches quelques épingles de nourrice, afin que ses amies puissent relever leur jupe s’il leur prend l’envie de patauger dans l’eau et qui demande enfin la permission de les photographier.

Pourtant, Carroll était également innocent : il était d’une chasteté intransigeante. Peut-être d’ailleurs y a-t-il un rapport entre un refoulement sexuel extrême et le jaillissement soudain de magnifiques absurdités. L’autre grand écrivain du non-sens de l’époque victorienne, Edward Lear, était incapable pathologiquement de faire des avances aux femmes qu’il aurait aimé épouser, même lorsqu’il savait qu’il ne serait pas repoussé. George Orwell en parlant de Lear dit qu’« il est facile d’imaginer que quelque chose n’allait réellement pas dans sa vie sexuelle».

Toutefois, ces deux célibataires victoriens, qui semblent ne s’être jamais rencontrés ni avoir parlé de l’œuvre de l’autre, ont créé chacun de leur côté un territoire inoubliable. W.H. Auden écrit à propos de Lear « Et les enfant grouillaient autour de lui pour le coloniser comme s’il était un territoire. Et il devint un pays. » Carroll aussi est « devenu un pays ». Un pays où les cartes de géographie sont peu sûres et la topographie incertaine.  Freud soutient qu’il n’y a pas de rêve innocent, que tout a une signification, qu’il n’existe pas de hasard dans l’univers de l’esprit. Il n’est donc pas surprenant que Carroll dans ce siècle ait été souvent victime d’interprétations totalitaires. Que représente le Snark dans la plus belle œuvre de Carroll, « la Chasse au Snark » ? Est-ce le bonheur ? Peut-être. Est-ce  la mort ?

A une petite fille de ses amies, Florence Balfour, Carroll écrit en 1876 : « Quand tu auras lu le « Snark », j’espère que tu m’enverras un petit mot pour dire si tu l’aimes et si tu es parvenue à tout comprendre. Certains enfants sont déroutés. Bien entendu, tu sais ce que c’est qu’un Snark ? Si oui, je t’en prie, dis-le moi, je n’en pas la moindre idée. » C’est la nature même des vrais non-sens. Ils restent en suspens dans l’air comme le Chat de Cheshire, présent et absent à la fois, réel et immatériel, sans arrêter un instant de nous sourire.

Alice in Wonderland de Jonathan Miller

(© Bbliobs traduit de l’anglais par Michel Courtois-Fourcy)

PAS DE COGNAC POUR EGAR POE !

Le mystérieux visiteur nocturne n’est pas venu fleurir la tombe d’Edgar Poe

C’est ce qu’Edgar Poe aurait sans doute appelé un mystère insoluble. Depuis six décennies, un inconnu célébrait chaque année l’anniversaire de l’écrivain en déposant des roses et une bouteille de cognac à moitié vide sur sa tombe à Baltimore. Mais cette fois, le « Poe toaster » n’est pas venu, plongeant dans la perplexité ceux qui espéraient trouver un jour la clé de l’énigme.

Le mystérieux visiteur nocturne qui chaque année dépose des roses et une bouteille de cognac entamée sur la tombe du poète américain Edgar Poe le jour de son anniversaire a manqué mardi à la tradition pour la première fois depuis au moins 60 ans, a indiqué un membre de la Poe Society.

Le visiteur a peut-être renoncé à la tradition car il est de plus en plus difficile d’entrer en toute discrétion dans ce cimetière entourant une église alors qu’une petite foule de gens attend pour voir ce rituel désormais célèbre, a-t-il supputé.

« Il n’est pas venu ce matin », a dit Jeffrey Savoye, le secrétaire et trésorier de la Poe Society qui compte 380 membres, admirateurs de l’écrivain répartis partout aux Etats-Unis et dans le monde, dont plusieurs en France où ses oeuvres ont été traduites par le poète Charles Baudelaire au XIXe siècle.
Généralement il venait entre minuit et cinq heures du matin dans le petit cimetière de Baltimore (Maryland, est) le 19 janvier, depuis au moins 1949 notant que cette année-là a marqué le centième anniversaire de la mort de Poe.
Une cinquantaine de personnes ont attendu toute la nuit de mardi à mercredi, dans le froid, sur le trottoir longeant le cimetière, mais en vain, a précisé Jeffrey Savoye.
Plusieurs de ces personnes étaient venues de loin aux Etats-Unis pour ce pèlerinage qui cette année marque le 201e anniversaire de la naissance d’Edgar Allan Poe.

Le mystérieux admirateur a-t-il rendu l’âme ou été victime d’un malheureux contretemps? Est-ce la fin de la tradition? Le conservateur de la maison musée de Poe, Jeff Jerome, restait désemparé devant le rendez-vous manqué de mardi. « Je ne sais pas ce qui se passe », avouait-il.

Le mystère s’épaissit donc, même si le nom de David Franks, un poète de Baltimore, amateur de canulars, a été cité. Agé d’une soixantaine d’années, cet artiste passionné par Poe et connu pour ses performances grotesques, s’est éteint la semaine dernière. Mais rien ne permet de prouver qu’il s’agissait bien de l’admirateur inconnu.

Maître du macabre, considéré comme l’inventeur du roman policier, Edgar Allan Poe, l’auteur des Histoires extraordinaire, né le 19 janvier 1809, est mort à Baltimore dans une taverne à l’âge de 40 ans. Le rituel du « Poe toaster » remonte au moins à 1949, date à laquelle l’Evening Sun de Baltimore évoquait « un citoyen anonyme qui vient chaque année placer subrepticement une bouteille vide (d’une excellente marque) » contre la pierre tombale.

Depuis 1978, Jeff Jerome guettait chaque année le passage du Poe toaster au Westminster Hall and Burying Ground. Caché dans l’église presbytérienne avec quelques amis et fans de Poe, il épiait l’inconnu, silhouette vêtue de noir, au chapeau à large bord et à l’écharpe blanche, qui se glissait la nuit dans le cimetière pour déposer trois roses et le cognac avant de s’éclipser.

Une autre version existe, mais elle est contestée vigoureusement par Jeff Jerome. En 2007, Sam Porpora, ancien historien du Westminster Hall, avait affirmé être le « Poe toaster », disant en avoir eu l’idée à la fin des années 60 pour faire un coup publicitaire. Mais il change régulièrement de version et reconnaît que de toute façon quelqu’un avait repris depuis la tradition.

En 1993, le visiteur avait commencé à laisser des messages, dont l’un qui annonçait: « le flambeau va être repris ». En 1998, une note laissait entendre que l’initiateur de la tradition était mort, laissant ses deux fils lui succéder.

En 2004, en pleine brouille entre la France et les Etats-Unis sur la guerre en Irak, le message précisait qu’il n’y avait  « pas de place pour le cognac français » et que la bouteille avait été déposée avec une « grande réticence ».

Le gardien vous recommande la lecture de :

Enquête sur Edgar Allan Poe, de Georges Walter (PhébusLibretto)

Névrosé, ivrogne, pervers, dandy fainéant et nécrophile : une sombre légende auréole le célèbre auteur de La Chute de la maison Usher, Edgar Allan Poe. En fervent admirateur, le romancier Georges Walter emprunte au poète, considéré comme l’inventeur du roman policier, le génie de la construction romanesque, et livre un récit haletant digne des plus célèbres enquêtes. Fin limier, il se rend sur le terrain, allant jusqu’à visiter chaque lieu que Poe fréquenta de son vivant. Il exhume, entre autres indices, une correspondance en partie inédite en France. Le biographe explore les relations du poète avec la civilisation, la culture et la grandeur de son pays, et révèle un homme bien plus américain que ne le voyait Baudelaire.
Véritable redécouverte de celui que Julien Gracq appelait « notre oncle d’Amérique », cette enquête dresse le portrait d’un homme « qui ne fut jamais fou que d’écriture » et dont la célèbre noirceur ne tient qu’à la trop grande clairvoyance de ses propos.

Virginie & Edgar poe par Sylvie Huet

BIBI-LA-PURÉE

BIBI-LA-PURÉE

Sacré André- Joseph Salis, dit Bibi-la-Purée, clochard, vendeur de fleurs et de lacets, et quelquefois meme cireur des chaussures des grands hommes. Il connaissait le quartier latin « comme personne » et le fréquentait comme tout monde. Roi de la bohème famélique ou prou. En guise de costume il ne possédait ni lauriers ni couronnes mais des chapeaux trouées et des poches cabossés. Filou et beau parleur, il se disait l’ami de Paul Fort. il était surtout l’ami des ivrognes et de l’absinthe. Il se disait aussi le secrétaire de Verlaine et, à la mort de son maître, il vendit des dizaines de fois, à regrets, la canne du poète.

Picasso, Villon, Joyce, paul Fort et les autres lui ont rendu hommage… Voilà un singulier bien oublié. Heureusement, il reste les poètes pour laisser quelques traces… Une anecdote : Bibi la Purée, poète du caniveau aussi célèbre que famélique, s’invitait chaque jour dans la cuisine d’Adèle Renoir, il disait un poème tout en vidant le bocal de cornichons et un litron de rouge.

Bibi-la-Purée, debout, par Picasso

COMPLAINTE POUR COMPLAIRE À BIBI-LA PURÉE

par Jehan Rictus

Stupeur du badaud, gaîté du trottin,

Le masque à Sardou, la gueule à Voltaire,

La tignasse en pleurs sur maigres vertèbres

Et la requimpette au revers fleuri

D’horribles bouquets pris à la Poubelle,

Ainsi se ballade à travers Paris,

Du brillant Montmartre au Quartier-Latin,

Bibi-la-Purée, le pouilleux célèbre,

Prince des Crasseux et des Purotains !

Le Mufle au sortir d’un bon restaurant

Hurle en le voyant paraître aux terrasses :

— « Quel est ce cochon ? ce gâte-soirée,

Ce Brummell fétide et malodorant,

Vêtu de microb’s et ganté de crasse ?

Vraiment la Police est plutôt mal faite ! »

Mais point ne s’émeut Bibi-la-Purée

Qui porte en son cœur un vaste mépris

Pour quiconque n’est bohème ou poète.

Et lors il s’en va promener ailleurs

Sa triste élégance et sa flânerie.

Cy sont ses métiers, besognes étranges

Et premièrement, simple j’m’en-foutiste,

Puis, chacun le sait, ami de Verlaine,

Ami des ponant’s, ami des artistes,

Modèle à sculpteurs dans les ateliers,

Guide à étrangers, cireurs de souliers,

Vadrouilleur encore, s’il vous plaît, bon ange,

Bon ange à poivrots perdus dans la nuit,

Estampeur, filou, truqueur proxénète,

Ainsi va Bibi, l’illustre Bibi !

On dit de Bibi : — « Chut ! c’est un mouchard. »

D’autres : — « Taisez-vous, il est bachelier ! »

Et d’autres encor : — « Bibi est rentier. »

Mais nul ne peut croire à la Vérité :

Bibi-la-Purée, c’est le Grand-Déchard.

Et quel âge a-t-il ? on ne sait pas bien.

Son nom symbolique en le largongi

Proclame qu’il est assez ancien,

Quasi éternel comme la Misère,

Et trimballes-tu, tu trimballeras,

Ô Bibi, toujours ta rare effigie.

Bibi-la-Purée jamais ne mourra.

Va, comédien, noble compagnon,

Cabot de misère, ami de Verlaine,

Errant de Paris, spectre d’un autre âge

Que ne renieraient Gringoire ou Villon,

Vilain, dégoûtant, lécheur de bottines,

Gibier de prison, chair à échafaud

Que couve l’œil blanc de la guillotine,

Dandy loqueteux, fabuleux salaud,

Ô qui que tu sois, gas d’expédients,

Ministre déchu, ex-étudiant,

Mouchard ou voleur, suce-croquenots,

Tu portes un nom bien plus beau que toi :

— « Bibi-la-Purée » : a dit la Putain ;

— « Bibi-la-Purée », dit la Faubourienne

Aussi la Mondaine, aussi le Bourgeois ;

— « Bibi-the-Piourée », daigne l’Angleterre,

— Bibi-la-Purée, songe le Poète…

C’est le Pèlerin, c’est le Solitaire

Qui depuis toujours marche sur la Terre…

C’est un sobriquet bon pour l’Être Humain.

Bibi la purée, par Picasso

LA DISPARITION D’EDGAR ALLAN POE

A l’instar de Nerval qui disparut quelques jours dans les ruelles de Troyes en Champagne, d’Arthur Cravan qui disparut pour toujours dans le golf du Mexique, Egar Allan Poe (1809 – 1849) disparut aussi durant quatre jour joutant ainsi à sa vie un bien étrange mystère romanesque…


Le 27 septembre 1849, Poe quitte Richmond, à bord d’un navire, pour retrouver sa ville natale de Baltimore. Une fois sur place, il disparait durant quatre jours. C’est le secret total. L’auteur du Corbeau et des Contes extraordinaires disparaît bien. Quand il retrouve Baltimore, le poète est en proie à divers mots inexplicables. Bien qu’ayant des démêlés avec l’alcool, il ne semble pas sous son emprise. Pas de traces, non plus, d’opium ou de « substance à mal rêver ».

Hôpital de Baltimore

Conduit à l’Hôpital de Baltimore, Poe s’agite, délire, conversant même, dit-on, avec des objets imaginaires. Il transpire, semblant désorienté. Le lendemain, un mieux se fait sentir, puis il retombe dans les limbes de la démence. Les infirmières doivent le maintenir dans le lit. Il veut quitter sa chambre. Le quatrième jour, il rend l’âme. Diagnostic officiel : congestion cérebral. Pourtrant on parlera de rage, d’agression. le mystère reste entier. A suivre…

Manuscrit de Le Corbeau, écrit et traduit par Mallarmé.

ROMAN FEUILLETON







C’est en 1836 que le feuilleton débuta en France. Le première ligne  « la suite au prochain numéro » date du 30 septembre de la même année. Quelques tentatives anglaises – Le Robinson Crusoe de Daniel Defoe, par exemple, dans le London Post – ou françaises – sous le Directoire – avait déjà en partie séduit le lecteur. Toutefois, il fallut attendre le génie de Emile de Girardin (1) et de Armand Dutacq (2) pour lancer véritablement la formule.




Ce fut bientôt une véritable folie de concurrence. La Presse de Girardin et Le Siècle de Dutacq s’arrachèrent Alexandre Dumas. Celui-ci se faisait payer 1 fr 50 la ligne, une somme, évidemment, pour l’époque et pour l’écrivain ! Les mauvaises langues – et certains historiens de la littérature – affirment que le style haché du célèbre auteur contribuait à augmenter ses recettes. On se souviendra, par exemple, de cet extrait de La Dame de Monsoreau :

      J’ai encore une idée, dit Saint-Luc

      Allons donc !

      Et si c’était…

      Si c’était ?

      - Non

      - Non ?

      Mais si

      Parlez.

      Si c’était M. le Duc d’Anjou ?

 

On laissera le lecteur calculer ce que le romancier pouvait gagner en quelques lignes. Toutefois, les éditeurs aux allures de dindon de la farce  décidèrent rapidement qu’une ligne comporterait un minimum de mots pour être acceptée comme telle.

Alexandre Dumas, secondé par Auguste Maquet, démarra ainsi Les Trois mousquetaires dans La Presse. Sa prolifique production lui valut par la suite quelques mésaventures. Il écrit, par exemple, dans Le Collier de la Reine : « Ah ! Ah ! dit don Manoël en portugais ».  

Dans Rocambole, on doit à Ponson du Terrail, feuilletoniste échevelé, l’immortelle bévue : « Sa main de cet homme était froide comme celle d’un serpent. »

Mieux encore, Ponson du Terrail embrouillait tant et tant ses intrigues qu’il lui arrivait de ressusciter ses personnages malgré les « poupées témoins » qui lui servaient de pense bête. Toutefois, il ne faut pas ici jeter la pierre au romancier fécond car sa femme de ménage, en relevant les poupées, en était la première responsable.

« La suite au prochain numéro… »

 

Notes

 

(1) – Chateaubriand, Lamartine, Balzac ou George Sand collaborèrent à La Presse

(2) – Charles Nodier, Léon Gozlan, Alphonse Karr, Jules Sandeau ou Balzac collaborèrent au Siècle.

 

Le gardien vous recomande la lecture de :

 

Signé Dumas, de Cyril Gely et Éric Rouquette, d’après la pièce de théatre éponyme (les impressions nouvelles)

Février 1848 : Alexandre Dumas et son collaborateur Auguste Maquet travaillent ensemble. Si c’est Dumas qui signe, la besogne abattue par Maquet est colossale. Pourtant, depuis dix ans, ce nègre discret et rigoureux est resté dans l’ombre du grand homme et n’a jamais contesté sa suprématie. Mais quand éclate une querelle entre les deux écrivains, une question cruciale se pose : quelle est la part exacte de l’un et de l’autre dans cette grande réussite ? Qui est le père de d’Artagnan et de Monte-Cristo ? En un mot, qui est l’auteur ? Leur relation, si paisible jusqu’ici, passe de l’alliance au doute, hésite, puis bascule dans l’affrontement.

BIBLIO-LOGIS

A la bibliothèque, tandis que je me fais copiste de textes précieux pour les besoins d’une collection que je vais diriger prochainement, je musarde, de Guy Patin, lecteur du XVIIe siècle, médecin, honnête homme et franc parler, en passant par Louis Brouillon – et son Etang maudit – jusqu’à d’autres auteurs curieux et infréquentables que je tais pour l’nstant et que je dévoilerai en un temps voulu. A l’instant d’une pause, je m’arrête sur l’Introduction de la psychologie bibliologique qu’un certain Nicolas Roubakine, ami de Tolstoï, fit éditer à Paris en 1922 (chez J. Povolozky, pour ceux que ça intéresse). La bibliologie, ou science des livres – qui passionnera Roubakine, comme elle passionnera Paul Otlet, l’esprit libre et visionnaire, créateur du Mundaneum (1) – m’accapare un temps. Je lis en diagonale, tente en vain de comprendre et relève cette définition pour le moins déconcertante. D’après le théoricien Roubakine, le livre est « une espèce d’appareil, d’engin, d’instrument psychologique, servant à provoquer dans l’être psycohlogique du lecteur des expériences déterminées et complexes. »

Je relis plusieurs fois la définition mais me voilà coi, tenant dans les mains un engin, une espèce d’appareil que, voilà encore quelques instants, je nommais livre. Je repose avec délicatesse le théoricien, guère convaincu par le postulat, en me disant que l’égarement est un divertissement rare et que l’histoire du plaisir de lire dans les bibliothèques reste à écrire. BiblioLOGIS…

Note (1) : Le gardien vous encourage à lire l’article Paul Otlet, l’homme qui voulait classer le Monde

Photographie de Ryotaro Shiba

BAUDELAIRE ENCORE…

 Suite à la vente d’une édition originale des Fleurs du mal – 1857, dédicacée par Charles Baudelaire à Narcisse Ancelle- qui  a battu des records le mardi 2 décembre chez Drouot et s’est vendue 775.000 euros (c’est-à-dire 620.000 euros hors frais), notre ami Yves Letort revient sur plusieur articles qui l’ont, pour le moins, agacés…

Vous êtes un peu courts, messieurs….
Il m’est arrivé par le passé de manifester mon mécontentement face à la cuistrerie dont faisait preuve certains journalistes des lettres dès lors qu’ils se mêlaient d’aborder le sujet de la bibliophilie. Au nombre de ceux-là, Pierre Assouline témoigne d’une persistance stupéfiante dans l’ignardise de l’aspect matériel du livre et des termes qui s’y rapportent. Chaque allusion à une vente aux enchères devient le prétexte à un enfilage de perles qui aurait pu être évité en consultant soit un libraire, soit – puisqu’il s’agit d’enchères publiques – un expert, démarche qui demeure encore légitime à mes yeux lorsque l’on fait le métier de journaliste. Sans doute le fait de rédiger un blog dispense de la plus élémentaire des vérifications et subséquemment de respecter son lectorat. Sans doute encore le fait de rédiger un blog ne confère à quiconque l’appellation de journaliste. Mais, à l’inverse, cela ne dispense pas ceux qui font ce métier de fournir des informations fiables et de vérifiées, même sur ce genre de support. Autant il est toujours aisé de faire le faraud dès qu’il s’agit de littérature, autant il est difficile de dire ce que l’on veut lorsque l’on aborde la matérialité du livre.

La suite est à lire sur le blog FEUILLES D’AUTOMNE tenu par Yves Letort, érudit léger et admirable « libraire en chambre ».

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