Un écrivain n’ a de devoir qu’envers son travail. (Charles Bukowski, Le capitaine est parti déjeûner et les marins se sont emparés du bateau)
J’ai écrit parce que c’était la seule façon de parler en se taisant (Pascal Quignard, Petits traités)
Je me souviens de l’étudiant qui m’avait laissé ce mot : « Il suffit d’oser d’abord écrire une ligne, puis une page et très vite l’écriture devient un rendez vous, que vous ne pouvez remettre sans mauvaise conscience ».

“Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre ne m’a fait , et quand personne ne me lira, ai-je perdu mon temps à m’être entretenu tant d’heures oisives à pensements – il faut lire ici pensées – si utiles et agréables”. Ainsi on pourra, à l’égal de Montaigne qui collectionnait les citations latines, graver sur une poutre ce conseil extrait des Essais – livre II chapitre XVIII dit Du démentir.
Les étudiants des ateliers d’écriture – que j’anime pour l’Université de Reims Champagne-Ardenne – sont nombreux à me demander des livres théoriques, ou moins, concernant l’atelier et la pratique de l’écriture. Au fil de mes modestes expériences, voilà une bibliographie personnelle qui référence à quelques titres sérieux qui me semblent essentiels. Ecrits par des écrivains ou des animateurs d’atelier -parfois les deux -, ils permettent une approche kaléidoscopique et reflexive de cet « étrange labeur, à la fois obsssession et voyage à l’intérieur de soi…
– LA LANGUE À L’ŒUVRE, LE TEMPS DES ÉCRIVAINS À L’UNIVERSITÉ, ouvrage conçu et coordonné par Patrick Souchon (Presse du réel)
par Marie-Odile André
Rendant compte des actions menées depuis 1997 dans le cadre de l’opération Le temps des écrivains à l’université et dans les grandes écoles par la Maison des écrivains, en liaison avec le ministère de l’Éducation nationale et avec l’appui de divers partenaires, cet ouvrage peut se lire de différentes façons.
Interventions croisées
On notera d’abord qu’il effectue ce qu’il prône – le dialogue, le décloisonnement, la pluridisciplinarité – puisqu’il se présente sous la forme d’interventions croisées d’écrivains et d’universitaires, mais aussi de bibliothécaires ou de responsables culturels. On pourra regretter seulement la part trop limitée laissée aux étudiants (un seul texte).
Il constitue également un précieux répertoire d’expériences et de propositions du fait de la diversité des actions évoquées : diversité des institutions (facultés de lettres et sciences humaines, mais aussi de sciences, École nationale des sciences de l’information et des bibliothèques, écoles d’architecture, institut universitaire de formation des maîtres, instituts universitaires de technologie…), des partenaires (bibliothécaires, libraires, plasticiens, acteurs…), des modalités (lectures de textes ou ateliers d’écriture, ouverture ou non au public extérieur, intégration ou non au cursus universitaire), des durées (invitations ponctuelles, mais aussi principe de la résidence d’écrivain) ou des lieux (dans ou hors les murs). Les multiples formes adoptées témoignent d’une volonté de souplesse et d’un souci d’adaptation au terrain lui-même, lié à un constat qui s’impose à la lecture de l’ouvrage : Le temps des écrivains a souvent servi de relais – précieux sans nul doute pour les enseignants – à des actions antérieurement existantes et à des expériences nouvelles où volontariat et bénévolat sont largement de mise.
Un ouvrage militant
C’est pourquoi l’ouvrage est aussi militant. Face aux réticences institutionnelles qui demeurent, il défend la pertinence même d’une action culturelle à l’université et sa nécessité face à des publics étudiants nouveaux pour qui pratique culturelle et lecture ne vont pas toujours de soi, pour qui un travail personnel sur la langue peut s’avérer utile, y compris chez les scientifiques, afin qu’elle devienne un véritable instrument de pensée et d’enrichissement personnel. Il propose que l’université, plutôt que de se cantonner à l’étude des écrivains morts et de quelques très rares écrivains vivants déjà canonisés, s’ouvre à la littérature immédiatement contemporaine, pour l’étudier, mais aussi pour la défendre et la promouvoir. Il souligne enfin l’apport que constitue pour les enseignants eux-mêmes et pour les étudiants l’intervention de ce tiers qu’est l’écrivain : parce qu’il est, par son statut même, salutairement dérangeant ; parce que sa présence physique rend possible une non moins salutaire désacralisation ; parce que le texte lu ou dit trouve ou retrouve force et sens pour l’auditoire ; parce que, dans les ateliers d’écriture, les étudiants pénètrent dans le laboratoire où se fabrique le texte et approchent ainsi le travail de l’écrivain et l’écrivain au travail.
L’ouvrage propose encore un bilan critique qui met en évidence les questions ou difficultés rencontrées par les participants. On y affirme, en particulier, la nécessité de ne pas confondre les rôles de l’écrivain et du professeur (y compris lorsqu’un même intervenant est les deux à la fois) afin que le dialogue reste possible et fructueux. On y réfléchit à ce que doit être l’apport de l’université : loin de faire concurrence aux institutions culturelles existantes, elle doit trouver sa place par une réflexion sur ce qu’elle peut apporter de spécifique. Certains intervenants s’interrogent aussi sur les limites des actions menées : nombre inévitablement réduit d’étudiants touchés ; risque aussi que ces actions servent d’alibi permettant de faire l’économie de transformations plus fondamentales (des programmes, des modalités d’enseignement de la littérature). D’autres rappellent la nécessité d’une démarche et d’une réflexion rigoureuses qui ne cèdent ni à certains effets de mode ni aux sirènes d’un subjectivisme généralisé.
Un symptôme
L’existence même de l’ouvrage peut enfin être lue comme un symptôme. Celui de la crise du littéraire dans la mesure où le livre pose implicitement la question de ce que vaut la littérature, du sens et du rôle qui sont les siens, de la place qu’elle occupe dans les sociétés contemporaines et dans les cursus scolaires et universitaires. Celui d’une transformation en profondeur des préoccupations et des approches : quelque trente ans après que l’on a proclamé la mort de l’auteur, celui-ci semble plus vivant que jamais : c’est à lui que s’adosse le sens d’une pratique de l’écriture comme engagement du sujet, c’est sa présence physique qui donne voix et corps aux textes, c’est lui qui apparaît comme le support privilégié d’une communication intime avec le lecteur. Mais, symptôme de la crise du littéraire, la démarche prônée par l’ouvrage est peut-être aussi symptôme de la sortie de cette crise puisqu’il fait le pari que les écrivains vivants puissent faire vivre la littérature et que celle-ci, pour retrouver place et valeur, puisse réaffirmer tout à la fois sa spécificité irréductible en tant qu’expérience personnelle et le rôle social irremplaçable que lui confère cette spécificité même (Marie-Odile André).
– TOUS LES MOTS SONT ADULTES : MÉTHODE POUR L’ATELIER D’ÉCRITURE, de François Bon, François (Fayard)
Au début des années 1990, François Bon s’est lancé dans l’aventure des ateliers d’écriture. Il en conduit un peu partout en France, suscitant et écoutant la parole de publics en situation extrême, lycéens de banlieues difficiles, Rmistes à la dérive, détenus, mais aussi enseignants ou acteurs de théâtre. Autant d’échanges et de découvertes radicales dont son œuvre porte trace et qui dessinent, en filigrane, un traité de poétique personnelle. Tous les mots sont adultes, dit Maurice Blanchot, et l’on peut réaliser une partie de soi-même dans l’écriture d’un texte, entrer de plain-pied dans le mystère de la littérature, se laisser guider dans l’atelier des écrivains. L’expérience s’est enrichie au fil des années, des rencontres, des lectures d’où cette nouvelle édition, augmentée et revisitée, qui renforce l’appui et la curiosité sur les pistes inédites du contemporain, celles qui permettent de construire soi-même un cycle d’ateliers plutôt que d’en transposer les recettes. Le monde qui nous entoure n’est peut-être pas autant qu’on le croit un déni à l’imagination littéraire ou créative.
L’auteur, écrivain et animateur d’ateliers d’écriture, fait une cinquantaine de propositions d’écriture, sous la forme fictive d’un parcours de cinq jours. Il suit ainsi un parcours personnel de quelques noeuds fondamentaux des apprentissages liés à l’écriture, se basant sur une étude de quelques lignes écrites par un auteur contemporain essentiel et proposant inventaires du réel, du passé, écriture du rêve, exploration de l’objet, variations, ouvertures sur l’imaginaire.
– LE PROF ET LE POÈTE, de Bruno Doucey (Entrelacs)
« Faut-il enseigner la poésie à l’école ou tenter de vivre à l’école de la poésie ? Que se passe-t-il lorsque le prof est poète, ou lorsque le poète hait le prof ? Plus simplement encore : qu’ont à se dire l’artiste et l’enseignant, l’homme de savoirs et le rêveur de mots ? Ces questions, ce ne sont pas deux personnes distinctes qui se les posent, comme on pourrait s’y attendre, mais une seule, qui dialogue avec elle-même.

Par cette conversation intérieure, ce vagabondage de la pensée, Bruno Doucey nous entraîne sur les sentiers de la création poétique. L’analyse et la sensibilité, le discours et la parole, le prosaïque et le poétique y cherchent un terrain d’entente. Peut-être avec l’espoir que la poésie ensemence le travail de l’enseignant et fasse entendre ce que ses mots ne disent pas. »
– PETITE FABRIQUE DE LITTÉRATURE, de Alain Duchesne et Thierry Leguay , (Magnard)
Dans ce drôle de livre, deux amateurs de langage vous invitent à un voyage intrépide : une traversée de la littérature, stylo à la main… Ils vous emmènent loin des sentiers battus, à travers toutes formes de textes qui deviennent source d’inspiration.
Chaque rubrique donne les règles d’un jeu, chaque jeu est reproductible, appropriable, et chaque appropriation en apprend plus sur la littérature qu’un regard vague sur les jugements autorisés
– LE ROMAN, LE JE, de Philippe Forest (plein Feux)
« Autobiographie classique par laquelle un individu cherche à fixer l’image stable et signifiante de son moi, le Roman du « Je » dans ses modalités débouche sur une forme d’expérimentation dangereuse, se défait de toute certitude identitaire. C’est pourquoi, loin de constituer l’exercice narcissique et complaisant souvent dénoncé, le Roman du « Je » dissout toute forme assurée de conscience de soi en enseignant cette seule vérité : l’auteur : le Moi n’existe jamais que comme fiction. »
L’autofiction, c’est tout simplement l’autobiographie soumise au soupçon. Au soupçon, c’est-à-dire au questionnement lucide de la conscience critique. Quiconque raconte son existence la transforme en roman et pénètre ainsi dans le domaine enchanté de la fable. On croit dire le vrai de sa vie et, dès que l’on y réfléchit, on s’aperçoit que tout récit, même le plus intime, a forme obligée de fiction. Chaque épisode vécu se configure spontanément selon les règles qui régissent le grand domaine imaginaire des contes, des épopées, des tragédies, des romans. “La vérité a structure de fiction” disait Jacques Lacan.
En conséquence, si la vérité est fiction, tout écrivain digne de ce nom comprend qu’il faut à la fiction se redoubler, devenir fiction d’elle-même pour espérer reconduire auteur et lecteur vers le lieu éventuel de la vérité. Au nom d’une exigence absolue de sincérité, l’autobiographie croit pouvoir répudier toutes les ressources du romanesque auxquelles elle ne cesse pourtant d’avoir recours. Ce sont ces mêmes ressources que l’autofiction mobilise. Car toute vie, en vérité, est un roman. Et en conséquence, seul le roman sait dire la vie.
L’essai est indisponoble, mais peut être retrouvé dans LE ROMAN, ‘‘LE RÉEL ET AUTRES ESSAIS » de Philippe Forrest, Éd. Cécile Defaut, Nantes)
– THÉORIE DE L’ESPOIR (À PROPOS DES ATELIERS D’ÉCRITURE), de hubert Haddad (Dumerchez)
Essai et témoignage de 20 ans de pratique d’atelier d’écriture, ce livre dessine les fondements de la
réussite des ateliers d’écriture, il donne quelques pistes d’ateliers autour de la question du
sida, réalisés en prison, ou pour le théâtre.
– LE NOUVEAU MAGASIN D’ÉCRITURE, de Hubert Haddad (Zulma).
À la fois livre « Monstre » et « livre-monde », encyclopédie sans mesure ou labyrinthe livresque et gigantesque, « folie » littéraire , « Le Nouveau magasin d’écriture » est un peu tout cela à la fois : un concentré de mille et une bibliothèque qui ravira toux ceux que la littérature passionne, et les mystères de l’écriture fascine. Un livre, unique, essentiel et considérable.

De l’art de la nouvelle et du conte à celui du roman, du sonnet baroque à la poésie contemporaine, du haïku au genre épistolaire, des cadavres exquis surréalistes aux expérimentations oulipiennes, sillonnant entre Rimbaud, Proust, Emily Brontë, Kafka, Borges, René Daumal, André Hardellet, Karl Kraus et cent autres, cet objet littéraire non identifié débride joyeusement l’imaginaire autant qu’il explore les arcanes de la création littéraire – ou comment trouver un sujet, circonvenir une panne d’inspiration, investir de façon ludique la poésie, le théâtre ou le mot d’esprit, s’adonner aux délices de l’analogie et de la métaphore… Foisonnant, passionné, érudit et simple, terriblement excitant, le Nouveau Magasin d’écriture est tout à la fois une encyclopédie subjective, un dictionnaire portatif, un bréviaire de style et un réservoir magique d’inspiration – en somme: un véritable manuel d’écriture et de littérature en action, pour tous les fous de littérature.
– LE NOUVEAU NOUVEAU MAGASIN D’ÉCRITURE, de Hubert Haddad (Zulma)
Pour ceux qui craignaient que le Nouveau magasin d’écriture publié l’année dernière par Hubert Haddad n’ait tari le réservoir d’imaginaire en lançant, en un millier de pages, des méthodes, des sujets, des thèmes ou des anecdotes, voici la réponse flamboyante : plus de six cents pages d’un « nouveau nouveau » magasin, ou plutôt d’un vaste bazar de l’imaginaire où l’on fouille avec jubilation parmi les anecdotes, les citations, les jeux d’esprits, les pistes d’écriture… L’illustration est plus abondante que dans le précédent, et structure (le plus sommairement possible !) le livre en dix-sept albums entrelardés de cinquante-neuf entresols : de la simple suggestion de titre à la méthode sophistiquée, c’est une invitation perpétuelle à ranimer en nous la source de l’écriture.

Et cela marche ! À chaque ligne, à chaque rencontre de mots ou d’images, on est tenté d’interrompre la lecture pour se lancer dans un roman. Ici, dans l’humour — mariage par procuration d’un maharadjah et de la fille d’un mineur du Yorkshire. Parfois grinçant — guillotine à marionnettes, poupées et caniches pour enfants riches désœuvrés. Parfois kafkaïen — assignation discrétionnaire des ombres et reflets pour l’invalidation des images naturelles. Là-bas dans la poésie — le livre inconnu qui rend immortel dès lors que le lecteur y pénètre vraiment. Parfois angoissante — les ruches d’or du scribe amnésique. Et parfois humoristique — Invention de la lumière ou l’ophtalmologue circoncis.
Parfois, ce sont des rencontres de mots qui nous ouvrent des pistes, comme le « rêve frappeur » qui tombe sur vous comme la foudre. Parfois des rencontres d’images, comme le visage d’écorché succédant la tête de Méduse. Ou des rencontres de textes, une fable de La Fontaine et un extrait de Thérèse d’Avila… Si la beauté, selon Lautréamont, peut se définir comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie, nous avons ici du Beau à l’état pur, natif, un gisement de Beau qui réveille en nous des envies d’orpailleurs de l’invisible. Le livre qui rend immortel le lecteur qui y pénètre vraiment ? Ce serait sans doute celui-ci, tant il est difficile d’en sortir.
Le Mot de l’éditeur
Au-delà du monumental Nouveau Magasin d’écriture, ce Nouveau Nouveau Magasin vient confirmer combien l’imaginaire se renouvelle sans cesse au contact de l’art, avec humour, générosité et l’infini pouvoir d’enchantement de la littérature.
On ouvre ce Nouveau Nouveau Magasin d’écriture comme une boîte à secrets : pour rêver, inventer, écrire et… lire ! Comme une machinerie fabuleuse à produire de la fiction et à investir les territoires de l’imaginaire.
Gravures, dessins, tableaux aux forces évocatrices, caricatures ou curiosités d’almanach, c’est tout un monde de textes et d’images qui s’offre à nous. Hubert Haddad a puisé dans l’art symboliste, fantastique ou baroque, mais avant tout chez ces peintres passionnément inspirés par la littérature ou qui ont fait eux-mêmes œuvre de fiction (Goya, Doré, Klinger, Bresdin, Kubin, Rops, Redon…).
Au plaisir des yeux répond celui de l’analyse et de la rêverie. On emprunte dès lors les sentiers qui bifurquent du merveilleux labyrinthe de la fiction universelle.
Aux côtés de Kafka, Valéry, Ovide ou Hugo, mais aussi de nombreux botanistes, inventeurs, grands voyageurs, astronomes ou architectes visionnaires, on y découvre un univers peuplé de monstres, de diables et de girafes, un monde de fantaisie et d’inquiétante étrangeté.
– TOUT LE MONDE DEVRAIT ÉCRIRE, de Ceorges Picard (José corti)
« Pour être au clair avec soi-même, pour savoir de quoi sa propre pensée est réellement capable, l’épreuve de l’écriture paraît cruciale. Peut-être publie-t-on trop, mais il n’est pas sûr que l’on écrive suffisamment. Tout le monde devrait écrire pour soi dans la concentration et la solitude »
Dans cet essai très personnel, Georges Picard part du désir de l’écriture comme « désir de se découvrir autant à soi-même qu’aux autres » pour développer sa conception du travail de l’écrivain, de la lecture et de la littérature. Il défend l’idée d’une littérature exigeante, libre, sourde aux sirènes du marketing et de la publicité, assumant crânement sa marginalité à une époque où sont privilégiés les livres conformes aux standards d’une lecture fluide, rapide et immédiatement digeste.
« Aujourd’hui, la littérature est entrée en résistance contre un ennemi qui n’a pas de visage, qui n’a que l’identité vague et grise de l’indifférence. Cela ne doit pas décourager la passion d’écriture, au contraire. C’est justement parce qu’il n’y a rien à attendre du médiatique et du social en général, qu’écrire ressemble de mieux en mieux à une vocation désintéressée. »
« J’ai appris assez vite que l’écriture ne sauve pas l’écrivain du doute, mais m’en passer serait une abdication devant l’instinct intellectuel qui me pousse à en savoir plus sur ma propre pensée. Ce que je suis est moins en moi que devant moi : je suis plus mon futur immédiat, appelé (happé) par l’écriture qu’un passé figé dans mes précédents livres. Un écrivain doit parfois accepter de renier ce qu’il a écrit pour continuer à écrire. Il a une sorte de devoir d’ingratitude envers les productions passées de son esprit. Renier, le mot est exagéré ; oublier est mieux. Est-ce possible ? Au moins peut-on essayer. (…) Penché sur sa page, tout écrivain est narcissique. L’écriture est le plus ambigu et le plus solliciteur des miroirs. Après vingt ans d’écriture (ce qui est peu, finalement), je me demande quelle surprise j’attends encore de moi. Cette question, je me la pose avant chaque livre ; elle est mon meilleur stimulant. En écrivant, je ne cherche pas à m’étonner, encore moins à surprendre les lecteurs, j’essaye simplement d’animer des zones mal connues de ma sensibilité, d’ébranler le train de ma pensée dont le mouvement ordinairement chaotique et vague est sommé de prendre rythme et forme en se fixant… »

QUELQUES TITRES AUTOUR DE L’ÉCRITURE ET DE LA LECTURE, DE LA POÉSIE, DU VOYAGE ET DES ENGAGEMENTS AFIN DE POURSUIVRE LE VOYAGE AU PLUS PRÈS DES MOTS
– MÉMOIRES DE L’OMBRE, de Marcel Béalu (Gallimard)
Un des joyaux de l’œuvre poétique de Marcel Béalu est sans aucun doute le volume de récits brefs Mémoires de l’ombre.
Poèmes, récits, contes ? L’on y passe insensiblement d’environnements familiers à des univers dont les lois restent opaques, ou ne se découvrent que trop tard, lorsque l’on est irrémédiablement ailleurs, ou que l’on se retrouve prisonnier d’impératifs aussi catégoriques
qu’imprévus. L’harmonie, l’exaltation, cèdent la place à l’inquiétude, à un destin ironique ou grinçant qui fait des protagonistes ses jouets, ou bien parfois s’ouvre alors un monde à découvrir — à vivre ou à rêver.

Marcel Béalu, Photo (et copyright) de Govin Sorel
Son invention constante d’univers de rechange, son intérêt permanent pour le rêve, le placent dans une fraternité thématique avec certains aspects du mouvement surréaliste. Lui-même préfère au mot de surréaliste « les mots de merveilleux, fantastique, surréel, onirisme », et marque ce qui l’en distingue : « je suis surréaliste dans l’invention, rarement dans le langage. Je m’efforce d’écrire une langue classique, compréhensible pour tous ». Et il est vrai que la fluidité, la transparence de sa langue contribuent à faire de ces petits textes des objets lisses, parfaits, dotés d’une harmonie, d’une musicalité interne qui est une des sources de l’enchantement produit.
On songe aussi pour situer Marcel Béalu à d’autres affinités, avec d’autres voix. Comme Julio Cortázar il est à l’affût de « Réalités secrètes », des sentiers permettant d’accéder à d’autres réalités. Comme lui il cherche les points de passage6, il revendique le fantastique comme quête de réalité. Comme lui encore, il apprécie par dessus tout l’art du bref (Colette Noyau, extrait de Le bruit du temps : tempo et condensation dans Mémoires de l’ombre)
L’USAGE DU MONDE, de Nicolas Bouvier (Payot)
Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. «
Sa lente et heureuse dérive dans les années 1953-1954 entre Genève et le Khyber Pass en compagnie du peintre Thierry Vernet a inspiré ce livre d’un flâneur émerveillé à Nicolas Bouvier.
– NADJA, de André Breton (Gallimard)
Je n’ai dessein de relater, en marge du récit que je vais entreprendre, que les épisodes les plus marquants de ma vie telle que je peux la concevoir hors de son plan organique, soit dans la mesure même où elle est livrée aux hasards, au plus petit comme au plus grand, où regimbant contre l’idée commune que je m’en fais, elle m’introduit dans un monde comme défendu qui est celui des rapprochements soudains, des pétrifiantes coïncidences, des réflexes primant tout autre essor du mental, des accords plaqués comme au piano, des éclairs qui feraient voir, mais alors voir, s’ils n’étaient encore plus rapides que les autres. »

Place Dauphine, où André Breton dîne en extérieur avec Nadja. Elle évoque le souterrain qui passe sous le palais de justice et évite l’hôtel henri IV.
Nadja est un personnage qui semble hors de la réalité. Elle erre dans les rues de Paris sans but, et son nom n’est même pas le sien. Elle explique que Nadja est le nom qu’elle s’est choisi, et qu’en russe, Nadja est le commencement du mot « espérance ». L’auteur va vite se rendre compte qu’elle posséde un étrange pouvoir de fascination, provoqué par sa beauté. Nadja devient alors aux yeux de Breton une sorte de symbole vivant de ce qu’il conçoit du Surréalisme, elle est symbole de l’amour (ce qui annonce ensuite la venue de L’Amour fou), symbole d’une exaltation de la vie en même temps qu’elle paraît montrer des capacités de précognition, ce à quoi Breton préfère imposer sa réserve. Mais, cet être qui semble surnaturel est objet de paradoxes
– FOURMIS SANS OMBRES, une anthologie du Haïku, de Maurice Coyaud (Phébus)
Réédition d’un classique qui enchanta Roland Barthes, où poésie et impertinence cheminent d’un même pas. Les haïkistes nippons, dont Maurice Coyaud a rassemblé ici le plus large florilège, notaient volontiers leurs petits poèmes – trois vers, c’est tout – en marge du récit de leurs randonnées, comme autant de pauses, de points de suspension. M. Coyaud procède à leur manière. Son anthologie n’en est pas vraiment une et c’est tant mieux ; elle prend forme de promenade, de libre divagation à travers le Japon éternel. Ecoutons ces voix qui nous disent que la poésie, même si elle n’est jamais que l’autre nom de l’indicible, ne loge pas au temple que l’on croit : elle suit les chemins vicinaux, dort dans les fossés et chausse les savates de tout le monde. Elle ne cherche rien (puisque chercher est l’un des meilleurs moyens de ne rien trouver), donnant secrètement raison au sage qui nous prévient narquoisement : » Quand vous regardez, contentez-vous de regarder. Si vous réfléchissez, vous mettez déjà hors de la cible. »

– RUMEUR DE LA FABRIQUE DU MONDE, de Christian Doumet (José Corti)
Dédaignant – mais avec un brin de regret – l’ouverture éblouissante (telle celle des Confessions), Christian Doumet entame son œuvre, par une petite réflexion sur l’origine et l’usage du mot pull-over mais c’est à propos de celui de J. Roubaud ce qui donne aussitôt sa tonalité au texte : nous serons en bonne compagnie… l’auteur va alterner des considérations aiguës et caustiques sur la marche du monde, des rencontres avec des amis écrivains (J.P. Richard, Frénaud), des écrivains admirés ou détestés, des inconnus au cours de voyages lointains ou de séjours campagnards, des écoutes ou exercices de musiques.
Les sentences ou observations d’un professeur Yé semblent ponctuer d’une sagesse narquoise et quasi taoïste les élans ou les indignations du narrateur.
Tous ces fragments, par l’humour, la colère, le regard aigu, le retour sur soi sans excessive complaisance tentent l’exactitude, célèbrent les beaux instants sans jamais les diluer dans un lyrisme consolant, mais surtout concourent tous à une recherche obstinée de la « vraie vie ». Brisant les rythmes des fragments l’auteur introduit quatre longs développements plus caustiques notamment sur le monde de l’édition et de la librairie tout en restant un « homme d’esprit ».
– EN LISANT EN ECRIVANT, de Julien Gracq (José Corti)
Le titre de cette œuvre est le plus explicite des quatrième de couverture ; l’absence de virgule entre les deux gérondifs rend le glissement de l’un à l’autre logiquement équivalant, tant il est vrai qu’ « on écrit d’abord parce que d’autres avant vous ont écrit ».
Paru en 1981, En lisant en écrivant rassemble des textes écrits dans les années soixante-dix. Ce livre à la gloire de la littérature marque un tournant dans la réception de Gracq: son public s’élargit, et la critique prend conscience de l’actualité d’une œuvre pourtant peu soucieuse de composer avec son temps. Une seconde image de Gracq apparaît, qui recouvre sans l’effacer celle du «romancier flamboyant» qu’avait fixée Le Rivage des Syrtes: celle d’un critique idéal, lecteur qui tiendrait lui-même compagnie à la lecture comme un «tiers bien-disant».
Le titre du recueil réunit lecture et écriture dans un processus continu, sans origine: on écrit parce qu’on a déjà lu, et que d’autres ont écrit; tout lecteur est un écrivain en puissance, créateur à sa manière; tout écrivain est un lecteur en acte. Cependant ce livre se présente, à la différence des Lettrines, comme un bloc plus homogène, plus compact et plus lourd. En lisant en écrivant, par sa date, offre aussi un point de vue sur l’ensemble de l’œuvre de Gracq. Ce retour sur soi s’attache avant tout à la fiction romanesque et au discours critique qui l’accompagne, laissant de côté l’écriture fragmentaire. Cependant la mention finale, presque narquoise, du dix-huitième siècle, qui «éclairait tout et ne devinait rien», replace la réflexion de Gracq dans un contexte précis, qui est celui de la fin du marxisme. Gracq célèbre dans le roman son élan vers l’éventuel au moment même où s’effondre l’illusion des lendemains radieux. Dès lors notre part de futur et de rêve est contenue tout entière dans le roman, qui est la littérature vivante (Culture France).
– LETTRINES, de Julien Gracq (Jose Corti)
Avec Lettrines, si Julien Gracq inaugure un style d’écriture qui échappe à une définition classique, il ne paraît pas exagéré de penser qu’il renouvelle une forme d’expression originale – appréciée de certains romantiques allemands – que d’autres écrivains vont emprunter après lui. Littérature en fragment, aphoristique, c’ est « un ensemble très libre, une mosaïque de notes de lecture, de réflexions, de souvenirs », dira-t-il dans une interview. Très éloignée de ce que peut être l’écriture du diariste – pas d’introspection ni d’extrait d’œuvre en cours ou à venir –, les Lettrines proviennent de cahiers tenus au jour le jour.
« Les écrivains qui, dans la description, sont myopes, et ceux qui sont presbytes. Ceux-là chez qui même les menus objets du premier plan viennent avec une netteté parfois miraculeuse, pour lesquels rien ne se perd de la nacre d’un coquillage, du grain d’une étoffe, mais tout lointain est absent— et ceux qui ne savent saisir que les grands mouvements d’un paysage, déchiffrer que la face de la terre quand elle se dénude Parmi les premiers: Huysmans, Breton, Proust, Colette. Parmi les seconds: Chateaubriand, Tolstoï, Claudel. Rares sont les écrivains qui témoignent, la plume à la main, d’une vue tout à fait normale. »
– CARNETS, de Julien Gracq (Jose Corti)
« J’écris de manière trop intermittente pour avoir une seule méthode de travail : il m’est arrivé plus d’une fois de passer une année et davantage sans m’y remettre. Quand j’écris, je ne travaille pas avec régularité – pas d’heures fixes –, j’évite seulement le travail d’après dîner, qui entraîne immanquablement l’insomnie : je mets beaucoup de temps à me débarrasser l’esprit de mon écriture du jour. J’essaie simplement, si j’écris un récit ou un roman, de ne pas trop espacer les jours de travail, espacement qui rend plus difficile de reprendre le récit dans le ton exact où je l’ai laissé. Pratiquement, jamais plus de deux heures de travail dans une journée ; au-delà, j’ai besoin de sortir, d’aller me promener. Si j’écris un texte court, dont l’écriture demande à être très surveillée, la marche sert d’ailleurs souvent à la mise au point presque mécanique d’une phrase qui ne m’a pas laissé satisfait : elle produit l’effet d’une espèce de blutage. La phrase qui reste dans mon souvenir à la fin de la promenade – tournée et retournée le long du chemin – s’est débarrassée souvent de son poids mort. En la comparant au retour avec celle que j’ai laissée écrite, je m’aperçois quelquefois qu’il s’est produit des élisions heureuses, un tassement, une sorte de nettoyage. »
J’ai plutôt des habitudes et quelques exigences matérielles. Je n’écris pas dans le bruit, dans les lieux agités et remuants, jamais dehors. Pas d’allées et venues ; une pièce close et tranquille, la solitude ; j’écrirais difficilement ailleurs que devant une fenêtre, de préférence à la campagne, avec une vue étendue devant moi, un lointain.
– De quelle manière écrivez-vous ? Je veux dire : comment se présente une page de votre manuscrit ?
– « Rien ne vous sera caché : j’écris comme presque tout le monde, en commençant par le début et en finissant par la fin ; la seule exception s’est produite quand j’ai écrit une fois une pièce de théâtre. J’écris lentement et laborieusement, un peu en boule de neige. La phrase se charge presque toujours, à peine ébauchée, de rejets et d’incidentes qui tendent à proliférer et qu’il me faut ensuite élaguer en partie. Je rature mal. Presque toujours, pendant que je travaille à une phrase, je jette dans la marge une amorce ou un fragment qui concernent la phrase suivante : une espèce d’appât. »
– 84, CHARRING CROSS ROAD, de Helene Hanff (Autrement ou Le Livre de Poche)
Par un beau jour d’octobre 1949, Helene Hanff s’adresse depuis New York à la librairie Marks & Co., sise 84, Charing Cross Road à Londres. Passionnée, maniaque, un peu fauchée, extravagante, Miss Hanff réclame à Frank Doel les livres introuvables qui assouviront son insatiable soif de découvertes. Vingt ans plus tard, ils s’écrivent toujours et la familiarité a laissé place à l’intime, presque à l’amour. Drôle et pleine de charme, cette correspondance est un petit joyau qui rappelle avec une délicatesse infinie toute la place que prennent, dans notre vie, les livres et les librairies. Livre inattendu et jamais traduit, 84, Charing Cross Road fait l’objet, depuis les années 1970, d’un véritable culte des deux côtés de l’Atlantique.

« (…) ‘en suis réduite à écrire des notes interminables dans les marges de livres qui ne sont même pas à moi mais à la bibliothèque. Un jour ou l’autre ils s’apercevront que c’est moi qui ai fait le coup et ils me retireront ma carte.
– MAGIE DU LIVRE, de Hermann Hesse (José Corti)
Les écrits de Hermann Hesse sur la littérature ont été rassemblés par le second fils de l’écrivain, Heiner Hesse, et édités en deux volumes en 1970. Parti à la recherche des articles publiés par son père sur une période qui s’étend de 1900 à sa mort, en 1962, il découvrit dans une soixantaine de journaux et revues plus de 3000 contributions consacrées à la littérature et n’en retint qu’un dixième.
L’image que l’on avait en Allemagne d’un Hermann Hesse solitaire et vivant hors du temps, évitant toute forme de relation avec ses contemporains, va s’en trouver bouleversée. Pendant une soixantaine d’années Hermann Hesse prend une part très active à la vie littéraire de son temps. Exerçant ce qu’il a appelé lui-même une « critique positive » ou une « critique par amour », il observe, recense, éclaire, explique, se donne pour tâche de faire lire, ne s’intéresse qu’à des écrivains et des œuvres dont il peut se sentir, sur le plan spirituel et artistique, solidaire.
L’autre image que ces textes vont détruire est celle d’un « romantique de la troisième génération » qui persisterait à camper sur ses positions, à ignorer les tentatives et les recherches, sur le plan littéraire, les plus audacieuses de son temps. Il n’est pour s’en persuader que de lire l’article que Hermann Hesse consacre à l’Expressionnisme ou l’amusant dialogue platonicien qui traite de la Nouvelle tonalité. Par ailleurs, les choix de l’écrivain font preuve d’une toujours très grande liberté de jugement et d’un éclectisme jamais démenti avec le temps.
On ne peut, en définitive, que s’étonner devant l’extraordinaire activité du lecteur que fut Hermann Hesse ! Il semble avoir tout lu de ce qui s’est publié de littérature allemande ou traduite en allemand pendant plus de soixante ans. Et en dépit de toutes les épreuves rencontrées, de tous les revers essuyés au cours de sa vie d’écrivain, Hermann Hesse n’a jamais perdu sa foi dans le livre et c’est une véritable leçon d’humilité et de courage qu’il donne, dans ces pages, à d’autres lecteurs, tentés comme lui, au détour du chemin, de renoncer :
« Nous n’avons pas l’intention de déplorer que le livre ait pratiquement renoncé à ses privilèges d’antan et que, tout récemment, aux yeux des masses, il ait perdu, semble-t-il, à cause du cinéma et de la radio, de sa valeur et de sa force d’attraction. Nous n’avons néanmoins pas à craindre une destruction future, au contraire : avec le temps, plus certains besoins de distraction et besoins d’instruction populaire seront satisfaits grâce à d’autres inventions, plus le livre recouvrera de dignité et d’autorité. Car l’idée que l’écrit et le livre ont des fonctions éternelles supplantera bientôt la griserie du progrès la plus infantile. Il apparaîtra que la formulation par le mot et la transmission de ces formulations par l’écriture, ne sont pas que des auxiliaires importants, mais sont surtout l’unique moyen grâce. »
– LA CHAMBRE NOIRE DE LONGWOOD, de Jean-Paul Kaufman (Gallimard – Folio)
Perdue au milieu de l’Atlantique Sud, Sainte-Hélène, l’île d’où on ne s’échappe jamais. Un rocher lugubre, battu par les flots et le vent. Déporté par les Anglais après Waterloo, Bonaparte s’efforcera, pendant cinq ans et demi, de rester Napoléon en dépit des humiliations.Amoureux des îles, Jean-Paul Kauffmann s’est embarqué un jour à bord du seul bateau qui dessert Sainte-Hélène. Il découvre ses falaises noires, ses habitants reclus, son gouverneur britannique, son ex-consul de France érudit et misanthrope, ses prisonniers qui pêchent face à l’océan.Sainte-Hélène : la vie quotidienne dans l’étrange maison de Longwood au temps de Napoléon, la promiscuité, l’ennui, l’humidité, les rats.Récit de voyage et enquête sur les derniers jours de l’Empereur, ce livre décrit avec justesse la captivité et l’enfermement. La chambre noire de Longwood est une méditation sur la mélancolie historique, un huis-clos policier qui atteste que Napoléon a bel et bien été empoisonné. Par la nostalgie de sa gloire et le regret de son passé.

On ne visite pas Longwood, c’est Longwood qui vous visite. (Jean-Paul Kaufmann)
On pourra continer la lecture en découvrant du même Auteur LES ARCHES DE KERGUÉLEN (livre de Poche) et __LA LUTTTE AVEC L’ANGE__.
– LA LEçON D’ANATOMIE, de Danilo Kis (Fayard)
“Cultive le doute à l’égard des idéologies règnantes et des princes. Tiens-toi à l’écart des princes. Veille à ne pas souiller ton langage par le langage des idéologies; Sois persuadé que tu es plus fort que les généraux, mais ne te mesure pas à eux. Ne te crois pas plus faible que les généraux, mais ne te mesure pas à eux. Ne crois pas aux projets utopiques, sauf à ceux que tu conçois toi-même. Montre toi aussi fier à l’égard des princes qu’à celui des masses. Aie la conscience tranquille quant aux privilèges que te confère ton métier d’écrivain. Ne confonds pas le caractère funèste de ton choix avec l’oppression de classe. Ne sois pas obsedé par l’urgence historique et ne crois pas en la métaphore des trains de l’Histoire. Ne saute pas dans le “train de l’Histoire”, car ce n’est qu’une stupide métaphore. Ne t’associe avec personne : l’écrivain est seul. Aie la conscience tranquille : les princes n’ont rien à voir avec toi, car tu es un prince. Aie la consciences tranquille ; les mineurs de fond n’ont rien à voir avec toi car tu es un mineur de fond. Sois mécontent de ton sort, car seul les imbéciles sont contents. Ne sois pas mécontent de ton sort, car tu es un élu. Si tu ne peux pas dire la vérité, tais toi.” (Danilo Kis, poète, yougoslave et Juif).
– EQUINOXIALES, de Gilles Lapouge (Flammarion)
Même le peu d’Amazonie que l’on réussit à attraper est encore trop grand, trop compliqué. Il n’est pas fait pour nous. Il n’est pas au monde, il est un autre. On ne peut rien en dire. Nous n’avons pas de mots pour lui.
(…)
Il serait plus vite fait de forger une langue sur mesure, rien que pour l’Amazonie, et n’ayant cours dans aucun autre pays. Une langue dont la grammaire et le vocabulaire auraient été taillés spécialement pour cette forêt-là.
À condition de prendre certaines précautions : que cette langue soit entièrement incompréhensible. Que sa grammaire soit indistincte et comme volatile, sans règle ni stabilité, sans protocoles ; que ses mots aient le droit de changer de sens, de temps en temps, le droit de capturer la syllabe d’un autre mot, de laisser moisir ses suffixes ou de s’en adjoindre ; que ses amas de syllabes et de consonnes produisent des bruits imprononçables à nos gosiers. Alors, peut-être, commencerait-on à pouvoir dire deux ou trois choses de l’Amazonie.
– LE BRUIT DE LA NEIGE, de Gille Lapouge (Albin Michel)
Gilles Lapouge est un écrivain qui voyage et, quelquefois, un voyageur qui écrit et raconte raconte ses voyages. S’il quitte l’Europe, et l’infinie variété des lumières qui inventent son Histoire, c’est qu’il a lu un roman d’aventure ou rêvé sur un planisphère. Le départ, le périple et le retour au pays natal ne servent qu’à préparer l’instant délicieux où les noms et les mots feront apparaître des déserts et des îles, des frontières et des lagons, des sommets enneigés et des mégalopoles. Et comme tout encre, pour lui, est sympathique, il faut attendre de le lire pour connaître ces merveilles cachées.
Est-il bon guide, cet « écrivain-voyageur » qui confond les points cardinaux, va sur des routes qui n’existent pas, ne nous conduit nulle part et nous égare systématiquement, peut-être exprès ? Le pire si l’on cherche les images et les bonheurs du tourisme et des circuits pittoresques. Le meilleur si l’on aime les mirages, les arrières pays, la beauté invisible des choses les géographies imaginaires ou le bruit de la neige. Tous ces mystères sont contenus dans ce nouveau recueil de textes et de songes où il nous abandonne dans les Iles Sous-le-Vent, les mensonges des contes de fées, les ors et les ruines du continent brésilien, la poésie de toute terre humaine.
– EN ÉTRANGE PAYS, de Gille Lapouge (Albin Michel)
« Ces chroniques ne se connaissaient pas. Elles ne s’étaient jamais rencontrées. Certaines sont spécialisées dans les jardins, dans les vieilles pluies ou dans les vents périmés, d’autres préfèrent les lapins ou les ânes de La Fontaine, il en est qui regardent le ciel, le paradis, le petit Jésus, les anges ou le lac Léman. Les nostalgies au long cours sont agréables. Elles procurent des vertiges. Leur plus belle réussite, c’est qu’elles nous disent que tout est toujours pareil, et que les dames du temps jadis étaient comme les dames d’aujourd’hui et comme les dames de demain. Les séquoias, les renards, les femmes, les soldats de Fontenoy, les chenilles et les lunes meurent comme on fait un clin d’oeil. Toutes choses s’en vont. D’autres choses viennent et elles sont les mêmes. Ce matin, le soleil s’est levé il y a mille ans. Il se couchera tout à l’heure, dans trois millions d’années et le temps, peut-être, est rond comme une bille. »

Le titre de ce livre, qui est emprunté à Aragon, dit mon intention : je regarde des spectacles familiers et je tâche d’y déceler, avec le soutien de La Fontaine ou de Perrault, le caché et l’insolite, l’inouï, l’inaperçu. Du spectacle de nos journées, nos yeux ne connaissent que la frange. Que savons-nous du vent et quelles empreintes laisse-t-il après qu’il s’en est allé ? Que sont les ânes devenus ? Chaque année, la France est survolée par cinq cent millions d’oiseaux migrateurs et nous les apercevons à peine. Assommées par les insecticides, les abeilles meurent et quelle serait la couleur d’un monde sans abeilles ni miel ? Comment voyager dans un monde d’avions supersoniques, dans un monde où le Fax et le Mail ont pulvérisé l’espace et le temps ? Dans nos sociétés clinquantes, vouées à la solitude et au leurre, où donc s’est-elle réfugiée la beauté des choses ? Et dans quelles coulisses faut-il se faufiler si l’on veut en retrouver l’éclat et la mémoire ? (Gilles Lapouge)
– BESOIN DE MIRAGE, de Gilles Lapouge (Seuil)
« Mon premier voyage fut au Sahara, avec ma famille, et j’étais minuscule. J’ai vu beaucoup de sables et comme les journées étaient longues j’ai décidé de chasser les mirages. J’en ai trouvé des quantités. Les dunes se sont ornées d’antilopes et de crocodiles, de fêtes et de mariages, avec des lacs et des villes dans l’eau de ces lacs. Ce n’est pas dans le sommeil mais dans la veille que le mirage accomplit ses exploits. Si le rêve manufacture des ciels qui n’existent pas, le mirage est plus modeste. Il n’a pas d’imagination. Il dit le réel. Il nous apprend à voir, du réel, ce que le réel nous dissimule. Le mirage dévoile les choses qui se cachent et la beauté de ces choses. Le mirage exige de la patience. Pour en récolter des spécimens de bonne venue, il faut prendre son temps, ignorer la géographie, mélanger le Nord et l’Est et l’Ouest, perdre le Sud, aller à pas de loup, hanter les mortes saisons, les arrière-pays et les tremblements du temps. Ce livre propose quelques mirages de mes collections. Je les ai capturés un peu partout : en Inde et dans les Îles Sous-le-Vent, dans les ors du Grand Erg occidental et dans les brumes du fleuve Amazone, dans les nuits égarées de l’Islande, dans les dédales où se promènent les enfants. »
– L’ENCRE DU VOYAGEUR, de Gilles Lapouge (Albin Michel)
Un voyageur n’est que de l’encre. Toute exploration est le souvenir d’un ancien manuscrit. Christophe Colomb découvre une Amérique qu’il avait arpentée dans les récits de Marco Polo. Les missionnaires qui ouvrent le Brésil, au XVI siècle, connaissent par coeur les textes des écrivains antiques, Pline le Jeune ou Hérodote. C’est pourquoi ils aperçoivent dans la forêt équatoriale toutes ces amazones.
En lisant, en écrivant,j’ai parcouru quelques recoins de la terre, Inde, Islande ou Tahiti. J’ai ajouté ma peinture aux peintures qui les barbouillaient déjà. Cela m’a permis d’en raviver la fraîcheur, d’en débusquer les surprises, les miracles.
– JAUNE, BLEU, BLANC, de Valéry Larbaud (Gallimard)
L’Hôtel des plus beaux souvenirs est situé au milieu de la plus grande ville de ce continent. L’enfant chétif et, plus tard, le jeune garçon de qui on disait : il a une santé précaire, y a vécu de longues semaines, jadis, sans sortir de sa chambre. …) »"
Notes et notations, petits textes de fiction ou romances… « Un ruban jaune, bleu clair et blanc, a longtemps servi de lien aux manuscrits qui forment à présent cet ouvrage. ».
– LE SECRET DE LA CHAMBRE DE RODINSKY, de Rachel Lichtenstein et Iain Sinclair (Anatolia)
Vers la fin des années soixante, un homme, David Rodinsky, disparaît: la pièce qu’il occupait au-dessus de la petite synagogue de Princelet Street, dans le quartier de Whitechapel à Londres, restera intacte pendant plus de dix ans. L’univers de Rodinsky était celui des juifs de l’Europe de l’Est, un monde nourri des mystères de la Cabale, où les langues et leurs secrets étaient une source inépuisable de magie. Ce monde fut aussi celui d’une perte épouvantable.
Rodinsky capture l’imagination d’une jeune artiste, Rachel Lichtenstein, dont les grands-parents ont quitté la Pologne dans les années trente pour s’établir dans l’East End de Londres. Iain Sinclair lui assure : « Cette pièce est un piège. » Sinclair et elle ont écrit un livre qui retrace la quête de Lichtenstein, partie à la recherche de Rodinsky, et nous présente les méditations de Sinclair sur le voyage de la jeune artiste dans son propre passé.
« La première fois que j’ai vu la chambre, J’ai eu l’impression que quelqu’un avait habité là pendant longtemps, mais qui ? je n’en avais pas la moindre idée. En entrant par hasard, je suis tombé sur des piles imposantes de très vieux ,journaux, le Star, le Herald, l’Evening Standard, des journaux datant de la Première Guerre mondiale. Enjambant ces journaux, j’ai porté mon regard de l’autre côté de la chambre, où il y avait un lit mal fait, négligé, plein de poussière. La première impression que j’ai eue, c’est qu’un homme avait littéralement disparu et s’était changé en poussière dans cette chambre. »
« Ce livre tient du roman d’énigme et du roman policier. C’est l’histoire d’une obsession et d’une possession. On y trouve des gens, des lieux, un mode de vie qui sont tous en voie de disparition. Par-dessus tout, c’est l’histoire d’un homme qui a disparu et d’une femme qui s’est mise à sa recherche et qui, en chemin, s’est trouvée elle-même. » The Guardian.
– UNE HISTOIRE DE LA LECTURE, de Alberto Manguel (Actes-Sud)
Célébration heureuse de la plus civilisée des passions humaines, qualifiée par George Steiner de « lettre d’amour à la lecture », cette histoire écrite du côté du plaisir et de la gourmandise est un livre savant qui se lit comme un roman d’aventures. Parti à la recherche des raisons qui ont fait aimer le livre à travers les âges — et parfois l’ont fait cible d’exécuteurs totalitaires — l’auteur entreprend en effet un voyage dont chaque étape lui est occasion de détours, de visites, de réflexions. La ferveur d’Alberto Manguel est si communicative que l’on se prend à être impatient de la suite comme s’il y avait une intrigue en cours. Et il y en a une… En effet, cette histoire de la lecture est aussi une histoire du lecteur, de sorte que la passion qui la sous-tend s’accompagne d’une véritable étude de mœurs — mœurs des scripteurs, des passeurs, des liseurs, des lecteurs.

« L’astronome qui lit une carte d’étoiles disparues ; le tisserand qui lit les dessins complexes d’un tapis en cours de tissage; les parents qui lisent sur le visage du bébé des signes de joie, de peur ou d’étonnement ; l’amant qui lit à l’aveuglette le corps aimé, la nuit sous les draps (…) – tous partagent avec le lecteur de livres l’art de déchiffrer et de traduire des signes. »
Index abondant et curieux de la lecture ! Ses commencements, ses mystères, ses jeux, ses moeurs… De Babylone à la civilisation maya, des générations de savants ont tenté de devenir des lecteurs d’écritures. Lire l’avenir, lire des images, écouter lire, lire en silence… De Caligula qui ordonna de brûler tous les ouvrages d’Homère au génial Oscar Wilde, chaque récit est une histoire folle, merveilleuse, émouvante. D’une anecdote à l’autre, ce livre, chronique minutieuse des lecteurs et de leurs passions, nous transporte dans un univers quasi mythique.
– LA BIBLIOTHÈQUE LA NUIT, de Alberto Manguel (Actes-Sud)
Qu’elle soit constituée de quelques livres ou de volumes par milliers, qu’elle obéisse à une classification rigoureuse ou aléatoire, qu’elle soit « de Montaigne » ou d’Alexandrie, qu’on veuille la détruire (comme, si près de nous, à Sarajevo, à Kaboul, à Bagdad) ou l’ériger, qu’elle soit mentale, comme chez Borges, ou institutionnalisée – avec heures d’ouverture et réglementations -, qu’elle ait pour résidence de vastes bâtiments aux allures de nefs ou de temples ou qu’elle joue les passagères clandestines dans des cartons, entre deux déménagements, que les livres qui la composent soient ali gnés sur des étagères de bois blanc ou d’acajou massif, qu’est-ce qu’une bibliothèque, sinon l’éternelle compagne de tout lecteur – son rêve le plus cher ?
Pourtant, entre les plaisirs offerts par le chaos généreux d’une caverne d’Ali Baba ou ceux, plus austères, que pro cure le classement, entre infini et rayonnages, faut-il néces sairement choisir ? Et n’y a-t-il pas quelque présomption à vouloir sédentariser, non les livres mais les textes, par défini tion nomades ? Existe-t-il un ordonnancement idéal du grand thésaurus livresque de l’humanité ? Pour peu que, à l’instar d’Alberto Manguel, on ait affronté en combat singulier,- et toute une vie durant, la nature profonde de la bibliothèque, telles sont bien les insondables questions que soulève, in fine, cet espace prétendument banal – voire, pour certains, parfaitement démodé !

Après Une histoire de la lecture, Alberto Manguel offre donc ici un essai « contigu », au propos lumineusement com plémentaire, d’où il appert que construire une bibliothèque, privée ou publique, n’est rien de moins qu’une mise à l’épreuve d’ordre philosophique dont l’avènement annoncé de la bibliothèque électronique ne saurait réduire la portée.
Voyage au coeur de nos livres et histoire de leurs de demeuress, La Bibliothèque, la nuit, en faisant la part belle aux heureuses ténèbres que l’imaginaire de tout lecteur se plaît à hanter, nous rappelle à quel point les livres, réinventant sans fin la « bibliothèque » qui les accueille, sont seuls maîtres de la lumière dans laquelle ils nous apparaissent – ces livres qui en savent décidément sur nous bien davantage que nous sur eux.
– DICTIONNAIRE DES LIEUX IMAGINAIRES, de Alberto Manguel et Gianni Guadalupi (Actes-Sud)
De A, comme Abaton, à Z, comme Zuy, voici qu’un dictionnaire nous offre la plus merveilleuse des invitations au voyage. A partir des univers que de tous temps se plurent à inventer les écrivains du monde entier, Alberto Manguel et Gianni Guadalupi, forts de leur conviction que la fiction est réalité, ont recensé lieux imaginaires et sites chimériques. Ils en rappellent la situation géographique, la topographie, le climat, la faune et la flore, les formes de gouvernement, les transports et moyens de communication, les mœurs et les coutumes locales, les curiosités touristiques ou les spécialités locales… Rien n’étant inventé, on pourra vérifier dans les textes cités l’exactitude de toutes ces informations, qu’enrichissent par ailleurs « les indispensables » du genre : cartes, plans, dessins, assortis de conseils pratiques, si utiles au voyageur…

Labyrinte II, gravure de EriK Desmazières
Recensés avec une extrême rigueur mais loin de tout souci d’exhaustivité, les auteurs et les ouvrages cités ont été choisis selon la seule règle du plaisir. Chaque article de ce dictionnaire, s’il invite à un voyage passionnant à travers l’un ou l’autre des lieux imaginaires, est également prétexte à découvrir — ou à redécouvrir — comme autant d’îles au trésor, des œuvres illustres ou plus secrètes.
Aussi, comment ne pas engager le lecteur à suivre sans délai cette recommandation d’Italo Calvino : « Dans la Bibliothèque du Superflu dont j’aimerais qu’elle trouve toujours une place sur nos étagères, ce Dictionnaire des lieux imaginaires est, sans l’ombre d’un doute, un ouvrage dont la consultation est indispensable » ?
– LE ROI VIENT QUANT IL VEUT, de Pierre Michon (Albin Michel)

« Parmi les entretiens quej’ai donnés depuis 1984,j’en ai réuni trente. On y trouve le jeu de masque que ce genre exige, des contrevérités peut-être, de l’incongru, des traits de mauvaise foi, mais sûrement aussi quelques vérités, pas toutes involontaires. et puis, relisant ces propos, je me dis qu’à défaut de la vérité introuvable, on y trouve enlacés les souvenirs et les lectures qui m’ont constitué : le panthéon aztèque et la chasse à Dieu dans Moby dick, ‘le petit roman de trente pages’ de Lautréamont et le rasoir d’un théologien anglais, une écoute enfantine de Salammbô qui est sa scène primitive, des lieux et des noms. Meleville et Faulkner, Beckett y voyagent parmi des toponymes limousins; Mes mort bavards, Flaubert, Rimbaud et Villon, Giono et Borges, Hugo y fréquentent des prolétaires morts sans discours.J’ajoute que, sij’ai peu touché aux entretiens quej’avais donnés par écrit,j’ai retouché librement ceux qui, enregistrés, avaient été récrits par mes interlocuteurs. que ceux-ci ne me tiennent pas rigueur de cette réappropriation. » (Pierre Michon).
Un livre remarquable, incontournable, définitif.
– UN DILETTANTE À LA CAMPAGNE, de Patrice Orcel (Gallimard)
Amoureux passionné de musique, de littérature, de philosophie, et tout simplement de la campagne autour de lui, un homme se retire un peu avant l’heure pour jouir en paix de la beauté du monde. Il rêve d’écrire un essai sur les Mémoires de Saint-Simon, œuvre admirée entre toutes, mais son travail n’avance guère.
Dilettante ? Oui, mais loin du personnage distrait, frivole et même un peu paresseux qu’on imagine ordinairement sous ce nom. Son dilettantisme à lui serait plutôt l’une des formes possibles de la sagesse aujourd’hui.
Démangé, titillé par l’envie d’écrire à toute force, notre dilettante remise quelquefois son Saint-Simon et verse dans ses propres Mémoires. Il s’abandonne alors à ses rêveries, s’insinue sans vergogne dans la vie d’une belle marchande de chaussures, d’un savant, d’un notaire et de quelques autres. Il se promène avec eux dans sa campagne périgourdine, à Autun ou ailleurs. Irrité par les mœurs du temps, il ne manque pas une occasion de râler.
Après des péripéties que lui-même n’attendait pas, il nous livre ici ses petites proses.
– COMMENT JE SUIS DEVENU ÉCRIVAIN, de V. S. Naipaul (10 – 18)
» J’avais tout au plus onze ans lorsque j’eus envie de devenir écrivain ; et alors, très vite cela devint une ambition bien ancrée.
» De la révélation précoce de son désir d’écrire, transmis par son père, journaliste autodidacte, à son accomplissement talentueux, V.S. Naipaul, qui a reçu en 2001 le prix Nobel de littérature, retrace pour nous un chemin qui fut long et parfois difficile pour cet homme partagé entre les souvenirs lointains de l’Inde ancestrale, Trinidad, où il fut élevé, et le monde totalement étranger des romans anglais qu’il lisait.
PETITS TRAITÉS – ABÎMES ; SUR LE JADIS ; LES OMBRES ERRANTES, de Pascal Quignard (Folio, Gallimard)
Les Petits traités » furent longtemps inaccessibles. Commencés en 1977, achevés en 1980, refusés par de nombreux éditeurs, les huit volumes ont attendu 1991 pour paraître dans leur intégralité. »
(…)
« C’était à mes yeux une quête mythique. »
(…)
« Les Petits traités recueillent les os calcinés dans ce qui reste du feu le plus ancien, prélèvent les taches sur les rideaux de litière, fouillent les crevasses des grottes, surprennent l’énigme du rejet de la lettre z au bout de l’alphabet français, ramassent les peurs dédaignées, la queue de la cédille, les petits doigts qui parlent, la relique de la pensée ».(Pascal Quignard).
On pourra conntinue la lecture de pascal Quignard avec la suite des Petits traités :
– SORDIDISSIMES – LES APRADISIAQUES, de Pascal Quignard (Grasset)
Le Livre: « Un diptyque Les deux volumes, Les Paradisiaques, Sordidissimes, forment un diptyque. D’un côté le lieu enchanté, de l’autre côté l’objet d’épouvante. Comme dans les contes, c’est l’objet sordide qui permet de s’introduire dans le lieu le plus doux. Il s’agit d’un couple indissociable. Face au monde utérin qu’on quitte dans la naissance, le monde souterrain où on entre dans la mort. Face au lieu perdu involontairement, l’objet qu’on perd activement en le plaçant auprès de la dépouille. Face au site introuvable où le corps se fabrique, la tombe qu’on cherche à signaler à la communauté avec des pierres qu’on amoncelle. Sordidissimes Sordidissimes – le tome V de Dernier royaume – est consacré à l’objet sale et sacré, originaire et voilé, malodorant et contagieux, indigne et précieux. A Rome on appelait « sordes » les habits de deuil, qu’on déchirait, qu’on ne lavait pas. Les Otomi appelaient « Vieux sac » la poche utérine qu’ils vénéraient comme une hotte merveilleuse. Anna Freud demanda à être enterrée dans le vieux manteau de son père qu’elle avait fait reprendre par une couturière dans ce dessein. L’objet sordide est le sexe masculin voilé qu’on dévoile au cours des mystères. Puis c’est l’objet qu’on sacrifie dans la tombe en le plaçant auprès du mort. C’est ce que Georges Bataille appelait la part maudite. C’est ce que Jacques Lacan appela « objet petit a ». C’est ce que les new-yorkais appelèrent junk. C’est ce que les anciens Japonais « blessés » par l’amour cherchaient à exhiber comme autant de « blessures » prestigieuses, petits doigts coupés, fourreaux de pénis découpés, cheveux tranchés, témoignages des bagarres, preuves intimes et rebutantes des sentiments intenses qu’ils portent à ceux ou celles qu’ils aiment. Sordidissimes rassemble toutes ces reliques, miroboles, jokers, gâteaux apéritifs, la fève des rois, la crête du coq, la bûche de Noël, la laisse de mer, les langues mortes, le nombril, tous les secrets, le silence. » Pascal Quignard
– ESSAI SUR L’ART DE LA FICTION, ,de Robert Louis Stevenson (Payot)
Stevenson essayiste ? Théoricien de la littérature ? La France, curieusement, l’avait jusqu’ici ignoré.
Et pourtant, L’Ile au trésor fut bien publié, aussi, comme un manifeste littéraire, encadré, prolongé par une série de textes qui constituent la réflexion la plus novatrice de l’époque sur l’art du roman. La presse unanime a salué l’édition française de ces Essais (sans équivalent, d’ailleurs, en langue anglaise) comme un événement : le seul ensemble théorique d’envergure jamais écrit sur la littérature d’aventures, et au delà sur ce frisson aventureux où Stevenson voyait l’essence même de la fiction.
– CARNETS, de Anton Tchekhov (Chrisitan Bourgois)
Étonnant charivari, pêle-mêle sans pareil : ces Carnets occupent une place à part dans l’œuvre de Tchekhov.
Ici une nouvelle balbutiée, là un laboratoire de noms propres inventés, ailleurs des propos et croquis saisis sur le vif, des aphorismes, des rages, des coups de cœur… Toute une pléiade d’instantanés narratifs. Rarement on aura approché avec tant d’acuité l’attention rare avec laquelle Tchekhov considérait le monde et le travail d’écrivain qui en résultait. On reconnaît sa plume, aussi tendre que caustique, et son impitoyable drôlerie.

Mais ce n’est pas tout. Tchekhov note aussi des adresses, des noms de fleurs qu’il souhaite planter, des compositions de médicaments et, cela, enlacé à des réflexions personnelles, des propos mis dans la bouche de personnages qui, pour nombre d’entre eux, n’apparaîtront pas ailleurs et resteront comme des personnages éphémères, propres à ces pages. Tchekhov est là tout entier, dans son quotidien d’écrivain et même si, à l’évidence, ses Carnets n’étaient pas destinés à la publication, il eût été dommage que le public français en soit privé alors qu’ils ont paru depuis longtemps en Russie.
– MONSIEUR TESTE, de Paul valéry (Gallimard)
« La bêtise n’est pas mon fort. » Le narrateur, qui commence par cette affirmation, est un homme qui a vécu. Il aurait pu être valablement célèbre. Mais, dit-il, « je me suis préféré ». Il rêve « que les têtes les plus fortes, les inventeurs les plus sagaces, les connaisseurs le plus exactement de la pensée devaient être des inconnus, des avares, des hommes qui meurent sans avouer. » Monsieur Teste, qu’il rencontre dans un café, est un de ces héros silencieux.
Dans La Soirée avec Monsieur Teste, Valéry explique pourquoi, à la recherche du succès littéraire, auquel il aurait pu légitimement aspirer suivant le voeu de ses amis, il a préféré autre chose. La recherche du succès entraîne nécessairement une perte de temps : » Chaque esprit qu’on trouve puissant commence par la faute qui le fait connaître. En échange du pourboire public, il donne le temps qu’il faut pour se rendre perceptible… » M. Teste est un homme qui a mieux employé son temps : » J’ai fini par croire que M. Teste était arrivé à découvrir des lois de l’esprit que nous ignorons. Sûrement, il avait dû consacrer des années à cette recherche : plus sûrement, des années encore, et beaucoup d’autres années avaient été disposées pour mûrir ses inventions et pour en faire ses instincts. Trouver n’est rien. Le difficile est de s’ajouter ce que l’on trouve. » Tel était bien sans doute le programme ambitieux que s’était assigné Valéry lui-même à l’époque où il rédigeait cette fameuse Soirée avec Monsieur Teste. » Cet ouvrage a paru pour la première fois en 1896 dans la Revue Centaure. «
– ABRÉGÉ D’HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE PORTATIVE, de Enrique Vila-Matas (Christian Bourgois)
Enrique Vila-Matas est un voleur de noms. Dans une valise, il les transporte sur des chemins étrangers. Europe, Afrique rêvée, au gré d’une fantaisie alerte et armée de lectures orientées dans le sens du plaisir et de la grâce. Qu’il ouvre sa valise, les noms s’échappent – Duchamp, Larbaud, Gomez de la Serna et cent autres. » Les textes de l’écrivain barcelonais frappent par leur construction virtuose, comme s’il jonglait avec ses intrigues, bourrées de références littéraires qu’il n’est pas indispensable de décrypter pour les goûter. L’ironie est toujours présente, provoquant un plaisir particulier. L’amusement entraîne le lecteur dans une complicité supérieure à celle que pourrait amener l’identification. Que la réalité en soit réduite à devoir être décrite par la littérature semble un paradoxe très réjouissant à Enrique Vila-Matas. «
– PARIS NE FINIT JAMAIS, de Enrique Vila-Matas (Christian Bourgois)
À l’occasion d’une conférence qu’il doit donner à Barcelone, un écrivain revient sur ses années de bohème et d’apprentissage littéraire à Paris. Sous la figure tutélaire d’Ernest Hemingway, il dit son amour pour cette ville à travers les souvenirs de ses premiers pas dans l’écriture. Maniant en maître l’ironie et la digression, Enrique Vila-Matas nous offre une promenade décalée, à la fois tendre et grinçante, dans la mythique capitale.
Enrique Vila-Matas revisite ironiquement son séjour parisien quand il aspirait à devenir écrivain. Pour imiter son idole Hemingway, le héros choisit de loger dans une chambre de bonne, celle de Marguerite Duras, et d’écrire son premier roman.
– LA RAISON D’ÊTRE DE LA LITTÉRATURE suivi de AU PRÈS PRÈS DU RÉEL, de Gao Xingjian (L’Aube)
« Je ne sais si c’est le destin qui m’a poussé à cette tribune… » Ainsi commence le discours que Gao Xingjian a prononcé à Stockholm, lors de la réception du prix Nobel de littérature. Gao Xingjian réaffirme sa foi dans une littérature libre de toute contrainte, où l’écrivain ne représente que lui-même. Étonné que l’on veuille enfin l’écouter, il explique que la littérature reste la seule consolation pour survivre dans un monde fou… et la seule façon pour l’homme de se sentir vivant dans ce monde-là. II nous a semblé important d’adjoindre à la publication de ce discours les dialogues sur l’écriture échangés par Gao et son ami Denis Bourgeois, dialogues qui viennent confirmer l’opinion de l’auteur: « L’écriture, pour moi, c’est un moyen de supporter l’existence. »