ATTENTION POÈTE…

A relire et à méditer…

PÉTITION D’UN VOLEUR À UN ROI VOISIN

par Pierre François Lacenaire, brigand et poète 

Sire, de grâce, écoutez-moi :
Sire, je reviens des galères…
Je suis voleur, vous êtes roi,
Agissons ensemble en bons frères.
Les gens de bien me font horreur,
J’ai le coeur dur et l’âme vile,
Je suis sans pitié, sans honneur :
Ah ! faites-moi sergent de ville.

Bon ! je me vois déjà sergent :
Mais, sire, c’est bien peu, je pense.
L’appétit me vient en mangeant :
Allons, sire, un peu d’indulgence.
Je suis hargneux comme un roquet,
D’un vieux singe j’ai la malice ;
En France, je vaudrais Gisquet :
Faites-moi préfet de police.

Grands dieux ! que je suis bon préfet !
Toute prison est trop petite.
Ce métier pourtant n’est pas fait,
Je le sens bien, pour mon mérite.
Je sais dévorer un budget,
Je sais embrouiller un registre ;
Je signerai :  » Votre sujet « ,
Ah ! sire, faites-moi ministre.

Sire, que Votre Majesté
Ne se mette pas en colère !
Je compte sur votre bonté ;
Car ma demande est téméraire.
Je suis hypocrite et vilain,
Ma douceur n’est qu’une grimace ;
J’ai fait… se pendre mon cousin :
Sire, cédez-moi votre place.

Fils d’honorables commerçants établis près de Lyon, élève au lycée de cette ville puis au petit séminaire d’Alix dont il est chassé, Pierre françois Lacenaire (1803-1836) entame sa licence en droit à Chambéry. Ses indélicatesses et ses débauches le contraignent à chercher refuge à Paris en 1825. Il sait s’y faire accueillir par les journaux de l’opposition. Mais un duel malheureux, en 1829, avec un neveu de Benjamin Constant, qu’il tue, le prive de ressources ; il vole et revend alors un cabriolet, ce qui lui vaut un an de prison purgé à Poissy. Il fait là, dira-t-il, son « université criminelle » et, dès sa sortie, fonde une association de malfaiteursCoupable d’avoir assassiné Chardon, un ancien camarade de prison, et sa mère ainsi que d’avoir agressé un garçon de banque rue Montorgueil à Paris, la malfaiteur Pierre-François Lacenaire est condamné à mort par les assises de la Seine. Lors de sa détention à la Conciergerie, Lacenaire rédigera ses mémoires qui contribueront largement à faire naître le mythe du dandy assassin et voleur.  La censure de la Monarchie de Juillet frappent également Les Mémoires, révélations et poésies de Lacenaire écrits par lui-même, à la Conciergerie dont le texte publié quelques mois plus tard est expurgé. Pierre-François Lacenaire y évoque ainsi les motivations de sa  » vengeance  » à l’égard d’une société qui n’a, selon lui, pas su lui donner la place qui lui revenait. L’ouvrage donnera néanmoins corps au mythe qui vient de naître. Le 9 janvier 1836, Lacenaire est guillotiné au petit matin, barrière Saint-Jacques à Paris.  Le caractère exceptionnel de l’affaire ne réside pas dans la nature du crime. Pierre-François Lacenaire n’est pas un tueur en série et sa culpabilité bien établie ne nécessite aucune révision posthume. Il est condamné à mort en novembre 1835 pour quelques faux en écriture et pour deux assassinats crapuleux. L’originalité de la cause gît tout entière dans la personnalité de Lacenaire. De son procès à sa mort sur l’échafaud en janvier 1836, ce dandy criminel, poète à ses heures, ne cesse de se mettre en scène. Objet de fascination et de scandale, il subvertit le théâtre judiciaire, détourne la règle du jeu. Mais ce qui importe, ce n’est pas Lacenaire mais les Mémoires de Lacenaire, œuvre en action, œuvre dont l’écho, de Lautréamont à Char, de Breton – que l’on retrouve dans L’anthologie de l’humour noir -  à Debord, est considérable.

N.B. Il s’entend qu’une bibliothèque ne contenant pas les mémoires, les poèmes et quelques correspondances de Pierre-François Lacenaire est une bibliothèque incomplète.

J’arrive à la mort par une mauvaise route, j’y monte par un escalier

Pierre-François Lacenaire

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5 réponses à ATTENTION POÈTE…

  1. Bertrand dit :

    "brigand et poète" … c’est peu dire…

    Un billet sur le personnage est en préparation sur le Bibliomane moderne. Merci pour cette évocation.

    Assasin, bandit, homme de mauvaise vie ou simple citoyen… beaucoup de l’homme est résumé dans ces quelques vers.

    Hâtons-nous de nous perdre !

    B.

  2. Eric Poindron dit :

    Alors j’y ferai écho, le moment venu, cher Bertrand. Eric.

  3. Monsieur N dit :

    Les Mémoires de Lacenaire ont été un des mes enchantements de jeunesse ; son personnage d’assassin-poète et la légende qu’il s’est forgée jusque dans la mort sont fascinants, ne serait-ce que par le décalage avec la réalité des faits qui lui sont reprochés : ceux d’une petite crapule sans envergure.
    J’avais d’ailleurs posté un petit article sur Lacenaire et la phrénologie, paru dans La Gironde en 1836, qui, dans le genre, était assez croustillant :

    blog.france3.fr/laporteou…

  4. Ambre dit :

    Je signe avec Bertrand la pétition;o)
    HATONS-NOUS DE NOUS PERDRE!

  5. Néphélibate dit :

    N’oublions pas Carné et Prévert ni surtout Marcel Herrand qui ont tant fait pour la mémoire de Pierre François…